Juin 2013 /225

Initiative Nansen

Vers une meilleure protection des déplacés environnementaux

GemenneFrancoisAu cours des cinq dernières années, entre 2008 et 2012, 142 millions de personnes ont été directement déplacées par des catastrophes naturelles. En 2012, plus de 30 millions ont été brutalement déplacées par des inondations, des ouragans ou des sécheresses, très souvent en Asie du Sud et du Sud-Est. Les dégradations de l’environnement sont aujourd’hui un facteur majeur de déplacements : il y a aujourd’hui à peu près autant de personnes déplacées par des catastrophes naturelles que par des guerres et des violences.

Pendant très longtemps, ces déplacements ont été négligés par les chercheurs et les décideurs. Il a fallu la médiatisation de grandes catastrophes, comme le tsunami qui ravagea l’Asie du Sud-Est en 2004 ou l’ouragan Katrina en 2005, pour qu’ils reçoivent enfin une attention accrue. C’est à partir du milieu des années 2000 que les recherches sur ce qu’on appellera désormais les “migrations environnementales” ont véritablement débuté. Très tôt, le Cedem a joué un rôle pionnier puisqu’il a assuré la coordination des recherches en Asie-Pacifique et Asie centrale du projet européen EACH-FOR* – un des tout premiers projets internationaux consacrés à cette question – entre 2007 et 2009.

Rapidement est apparue la nécessité de développer des politiques publiques capables de répondre aux enjeux soulevés par ces migrations. A l’intérêt des chercheurs s’est ajouté celui de la société civile et des organisations internationales, et les initiatives pour mieux protéger et assister les déplacés environnementaux se sont multipliées. Celles-ci butaient pourtant systématiquement sur la résistance des Etats, souvent rétifs à toute forme de coopération en matière de politique migratoire, tant au Nord qu’au Sud. Les efforts des chercheurs allaient pourtant connaître un aboutissement aussi inattendu qu’inespéré avec l’“Initiative Nansen”, lancée il y a quelques mois par les gouvernements norvégien et suisse.

Fridtjof Nansen, héros national norvégien, fut le premier Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés. Avec le “passeport Nansen”, il avait inventé en 1922 une forme de statut international pour les réfugiés apatrides. Il est surtout connu du public pour ses expéditions polaires, qui ont grandement contribué à notre compréhension des dynamiques climatiques à l’oeuvre dans l’Arctique. Il était donc logique qu’il donne son nom à une importante conférence internationale organisée à Oslo en juin 2011, consacrée à la protection des déplacés environnementaux.

Beaucoup se montrent souvent sceptiques – parfois à raison – quant à l’efficacité et à la pertinence des grandes conférences internationales. Celle-ci allait pourtant convaincre le gouvernement norvégien, dont de nombreux ministres étaient présents dans le public, de lancer une initiative intergouvernementale pour apporter une réponse politique aux préoccupations formulées par les chercheurs. L’Initiative Nansen était née et allait être lancée à la fin de l’année suivante, simultanément à Genève et New York.

Il s’agit d’un processus de consultations intergouvernementales qui vise à l’adoption, en 2015, d’un agenda de protection pour les déplacés environnementaux. En d’autres termes, les gouvernements norvégien et suisse – à l’origine de l’Initiative et désormais soutenus par l’Australie, le Costa Rica, les Philippines, le Mexique, le Kenya et l’Allemagne – se sont donné trois ans pour parvenir à la conclusion d’un engagement international pour mieux organiser la protection de ceux qui sont déplacés par des catastrophes naturelles.

Ce premier pas est important, mais il est encore modeste : le texte ne sera pas contraignant, l’option d’une convention internationale étant unanimement jugée irréaliste. Il ne couvrira pas non plus l’ensemble de ceux qui sont déplacés par des dégradations de l’environnement : les dégradations lentes de l’environnement, comme la hausse du niveau des mers ou la désertification, ne sont ainsi pas prises en compte, par exemple.

Reste ceci : il s’agit de la première initiative intergouvernementale en la matière. Pour la toute première fois, nous nous dirigeons clairement vers l’adoption d’un texte international pour mieux protéger ceux qui sont déplacés par des catastrophes. C’est essentiel. De même qu’il est important que cette initiative s’appuie directement sur des travaux de recherche : il est tellement rare que des travaux de recherche sur les migrations aient un impact politique que cela mérite amplement d’être signalé. Pour toute la communauté des chercheurs qui se sont mobilisés sur ce sujet depuis de longues années, c’est un aboutissement sans précédent.

Le Cedem fait partie du Comité consultatif mis en place par l’Initiative Nansen et participe donc très activement au processus. Il fait aussi partie d’un important projet financé par la Commission européenne et qui vise à examiner comment des stratégies migratoires peuvent être mobilisées par les populations pour s’adapter aux dégradations de l’environnement. Au cours des prochaines années, le Cedem continuera donc à jouer un rôle moteur sur ces questions que le changement climatique rend plus pressantes que jamais : une augmentation moyenne de température de + 4°C d’ici la fin du siècle, redoutée désormais par de nombreux climatologues, impose de préparer ces déplacements de populations dès aujourd’hui.

François Gemenne
chargé de recherches FNRS au Cedem

* Voir le site www.each-for.eu

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