Février 2014 /231

L’avenir en germe dans nos assiettes

Interroger notre alimentation d’aujourd’hui et celle de demain, telle est l’ambition de la Maison des sciences de l’homme (ULg) et de l’Ecole supérieure d’action sociale (Helmo-Esas) qui s’associent pour proposer, le 20 février prochain, une soirée de réflexion sur l’engagement citoyen et l’alimentation. Le Pr Eric Haubruge, vice-recteur de l’ULg pour le site de Gembloux, et Christian Jonet, de l’ASBL Barricade (par ailleurs licencié en science politique de l’ULg), y prendront la parole. Regards croisés.

HaubrugeEricLe 15e jour du mois : Notre sécurité alimentaire est-elle en péril ?

Photo : © JP Gabriel

Eric Haubruge : Pas encore ! Mais je suis convaincu que nous devons nous reconnecter à notre environnement. En un siècle, nos sociétés se sont tellement industrialisées et urbanisées que nous avons perdu le contact avec la nature. Or notre défi est aujourd’hui de nourrir 9 milliards d’êtres humains. Pour assurer notre sécurité alimentaire, nous avons besoin d’une alternative au système de production actuel qui montre ses limites et produit de grands déséquilibres dans l’environnement. Quelle alternative ? Plusieurs voix se font entendre. Pour ma part, je pense que les avancées techniques vont nous aider à construire une société en équilibre avec son milieu naturel, pour un meilleur bien-être général. Ainsi, par exemple, le projet “Verdir” entend promouvoir de nouvelles activités économiques et technologiques dans une région en phase avec son environnement.

Le 15e jour : Verdir, un projet économique ?

E.H. : Verdir est d’abord un projet d’agriculture urbaine. Nous avons l’intention de transformer nos faiblesses en forces, de profiter des terrains en friche et des bâtiments inutilisés pour ramener la nature en ville et transformer ces lieux hostiles en terrains accessibles aux habitants (jardins communautaires, parcs publics, etc.). Un premier projet vise à ensemencer des sols désertés mais non pollués pour produire du colza, par exemple. Un autre, plus ambitieux, vise à installer dans des hangars désaffectés une agriculture in door, hors-sol, pour produire des plantes – grâce à l’aquaponie ou l’hydroponie – dont on extrait des molécules utilisées en pharmacie ou en cosmétique ; les résidus sont, quant à eux, valorisés en énergie ou en biomatériaux. Le tout avec l’aide de laboratoires universitaires et d’entreprises liégeoises.

Le 15e jour : Faire travailler les laboratoires et les entreprises est devenu monnaie courante. Quelle est la spécificité du projet ?

E.H. : Verdir veut intégrer l’écosystème à sa réflexion, un peu sur le modèle de l’économie circulaire. En résumé, il faut considérer les déchets comme une valeur. Je m’explique. Les entreprises du bassin liégeois rejettent des résidus thermiques sous forme de gaz ou d’eau chaude principalement : on les appelle les “énergies fatales”. Pourquoi ne pas les utiliser ? Un projet à l’étude actuellement (validé par le Groupement de redéploiement du Pays de Liège-GRE) ambitionne de construire des serres près de ces usines afin de profiter des sources de chaleur pour faire pousser des plantes tropicales qui possèdent de précieuses molécules anti-cancer ou anti-malaria. Ces plantes seraient cultivées dans des conditions optimales et l’extraction des molécules confiée à nos laboratoires.

Si je reviens à mon postulat de départ, je dirais aussi que nous devons nous servir des progrès technologiques pour imaginer une façon de distribuer les  produits, en rapprochant les consommateurs des producteurs locaux. Nous avons un autre modèle à construire, basé sur une économie circulaire.

Information sur le site www.verdir.org

L’avenir en germe dans nos assiettes

Workshop organisé par la Maison des sciences de l’homme (ULg) et l’Ecole supérieure d’action sociale (Helmo-Esas), avec la participation de Séverine Thys, doctorante au Centre d’économie sociale, le jeudi 20 février à 18h, à l’Helmo, rue d’Harscamp 60, 4020 Liège.

Entrée libre. Inscription nécessaire par courriel msh@ulg.ac.be

Informations sur le site www.msh.ulg.ac.be

 

JonetChristianLe 15e jour du mois : L’ASBL Barricade s’intéresse à notre alimentation ?

Christian Jonet : Oui. Nous sommes notamment impliqués dans le réseau des “villes en transitions”, né en 2006 en Angleterre. Présent dans une quarantaine de pays, ce mouvement plaide pour un changement radical de notre système économique, eu égard à ses conséquences écologiques et sociales. Liège a rejoint cette dynamique qui s’interroge notamment sur notre alimentation.

Que constate-t-on aujourd’hui ? Que notre assiette est aux mains de l’agroindustrie et de la grande distribution. Que la majorité des produits que l’on y trouve sont produits, transformés et acheminés dans des conditions écologiques, énergétiques et sociales insoutenables. Et, parallèlement, en 30 ans, pas moins de 60% des installations agricoles ont disparu en Wallonie. Ce modèle n’est plus viable : le système est à bout de souffle.

Le 15e jour : D’où l’initiative “ceinture aliment-terre” lancée en 2013 ?

Ch.J. : Exactement. Le système est absurde et il est en crise. Nous devons retrouver notre souveraineté alimentaire et revenir à une alimentation “bonne, propre et juste” selon les termes de Carlo Petrini, fondateur du mouvement Slow Food. L’ASBL Barricade, en résonance avec le mouvement de la Transition, a participé en 2012 à la création d’une “ceinture aliment-terre liégeoise”*, à finalité économique et sociale. Mettre en valeur le “circuit court”, soit la production locale, via notamment des coopératives d’économie sociale, répond à un triple objectif : premièrement, garantir une qualité optimale des produits ; deuxièmement, assurer une rétribution correcte aux producteurs et des prix décents aux consommateurs ; troisièmement, respecter l’environnement.

De nombreuses initiatives existent déjà en région liégeoise, mais elles ne sont pas assez coordonnées. Pour parvenir à un changement d’échelle et véritablement transformer le système économico-alimentaire, il faut travailler en réseau. En novembre dernier, nous avons organisé un forum ouvert aux professionnels du secteur. 150 personnes ont répondu à notre appel, ce qui nous a permis d’entamer la construction d’une stratégie collective, et ce à tous les stades du processus : de l’achat des terres agricoles à la constitution de l’activité, en passant par la transformation des produits. Ce type d’activité devrait, à notre sens, être plus développé en Wallonie car il génère une grande valeur ajoutée et pourrait créer de nombreux emplois.

Le 15e jour : Un projet à la base d’une véritable dynamique ?

Ch.J. : Contribuer à la transformation radicale de notre système alimentaire régional implique manifestement de revoir tout un ensemble de pratiques. Le projet de la “ceinture aliment-terre liégeoise” est dès lors très ambitieux, parce qu’il entend créer une nouvelle filière économique en circuit court afin de garantir une alimentation de qualité produite dans des conditions environnementales et sociales décentes.

* Informations sur le site www.catl.be

Propos recueillis par Patricia Janssens
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