Octobre 2014 /237

Evaluer le danger

L’alcool est-il une drogue dure ? Oui

QuertemontEtienneL’opinion publique classe habituellement les substances à usage récréatif dans les catégories “drogues dures” et “drogues douces” en fonction de leur dangerosité supposée. D’emblée, soulignons le fait que cette catégorisation n’a rien de scientifique. Toutes ces substances peuvent être plus ou moins dangereuses selon l’usage qui en est fait. Il serait ainsi plus correct de parler d’un usage “dur” ou “doux” d’une substance. Il est cependant intéressant de constater que la catégorisation en drogues dures et douces véhiculée par l’opinion publique ne correspond en général pas du tout à une évaluation objective de la dangerosité des différentes substances. A cet égard, l’alcool est emblématique.

Evaluer objectivement la dangerosité d’une drogue n’est pas chose aisée. Les critères sont multiples, en partie liés au statut légal qui détermine les circonstances de sa consommation. On peut néanmoins regrouper les critères de dangerosité en trois catégories : les risques pour le consommateur lui-même, les dangers pour la société et les non-consommateurs, et enfin le potentiel toxicomanogène d’une drogue. Pour le consommateur lui-même, il est indéniable que l’alcool se classe parmi les drogues les plus dangereuses. Il s’agit en réalité d’une drogue hautement toxique. En général, tout le monde sait que l’alcool est toxique pour le foie. On sait souvent moins qu’il est cancérigène et que son rôle est avéré dans le développement de nombreuses formes de cancer.

L’alcool est aussi neurotoxique. Les études d’imagerie médicale montrent clairement une réduction de la masse cérébrale chez les alcooliques chroniques qui peut engendrer une démence de Korsakoff. L’abus d’alcool est ainsi responsable d’une part significative des démences diagnostiquées dans nos pays occidentaux. Si l’abus chronique est clairement néfaste, l’intoxication aiguë présente aussi des risques importants. Il y a tout d’abord risque d’overdose. En comparaison des autres drogues toxicomanogènes classiques, l’alcool possède un des plus mauvais index de sécurité, ce qui signifie que les risques d’overdose mortelle sont plus importants que pour beaucoup d’autres substances. De plus, il exerce une action psychotrope très particulière qui fait de l’intoxication éthylique une situation à risque. En effet, il a de puissants effets désinhibiteurs sur le comportement, lesquels s’accompagnent d’un ralentissement des réflexes et de troubles de la perception et de l’équilibre.

Ce mélange détonnant explique que les personnes en état d’ivresse s’engagent facilement dans des activités dangereuses alors que, paradoxalement, ils ne sont plus en état de coordonner correctement leurs mouvements. Il en résulte un risque accru d’accidents parfois mortels. Les effets désinhibiteurs éclairent aussi une part importante des dangers que l’alcool fait courir aux non-consommateurs. De nombreuses études montrent en effet que l’intoxication éthylique augmente très significativement les risques de passage à l’acte violent. Il ne fait ainsi guère de doute qu’une part significative des statistiques criminelles des pays occidentaux est liée à la consommation fréquente d’alcool dans la population. Il faut encore mentionner les effets délétères de l’abus d’alcool durant la grossesse, car la substance hautement tératogène est susceptible de provoquer des malformations et retards de croissance chez le foetus. Les études épidémiologiques montrent que les conséquences délétères de l’alcoolisation foetale touchent jusqu’à une naissance sur 100.

Le troisième critère concerne le potentiel toxicomanogène des drogues, c’est-à-dire leur capacité à induire une dépendance. Celui-ci est directement lié à sa dangerosité, car plus il est élevé et plus grande sera la proportion de consommateurs adoptant un comportement à risques. Il n’existe malheureusement pas un seul critère pour juger du potentiel toxicomanogène d’une drogue. On peut notamment distinguer la rapidité avec laquelle une dépendance se développe et l’intensité maximale qu’elle peut atteindre chez certaines personnes. La particularité de l’alcool est que l’induction de dépendance est généralement lente, s’étalant sur plusieurs années de consommation, mais elle est particulièrement forte une fois bien établie. Ces propriétés expliquent que seule une minorité des consommateurs peuvent être considérés comme alcoolo-dépendants et que cette minorité est singulièrement difficile à traiter.

Le tableau de la dangerosité de l’alcool brossé ci-dessus place clairement cette substance plutôt du côté des drogues considérées comme “dures”. Des classements multicritères effectués récemment par des groupes d’experts confirment cette conclusion. L’alcool occupe souvent la première position, c’est-à-dire celle de la drogue la plus dangereuse.

Il ne faudrait toutefois pas en déduire qu’il doit être interdit. L’interdiction légale n’est certainement pas l’unique mesure disponible pour limiter la dangerosité d’une drogue. Compte tenu de la facilité de fabrication du breuvage, de sa place dans notre culture et des enjeux économiques, une mesure d’interdiction aurait assurément de nombreux  effets pervers. Dans le cas qui nous occupe, des mesures préventives de réduction des risques sont certainement plus efficaces. Mais, de ce point de vue, il faut bien constater qu’en dehors de la prévention routière, beaucoup trop peu est fait en regard de l’ampleur des enjeux de santé publique liés à la consommation d’alcool.

Etienne Quertemont
professeur au département psychologie : cognition et comportement

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