Novembre 2014 /238

Les procédés de fabrication des pigments répertoriés

Colour ConText, un outil informatique au service de l’art

Obtenir un rouge profond, réussir une peinture à l’huile, préparer un support pour la dorure, fabriquer de fausses pierres précieuses pour orner les objets liturgiques : rien de tout cela ne s’improvise. Pour élaborer leurs pigments et autres liants, les artistes du Moyen Age ont abondamment puisé dans les livres dits “de recettes”. Bien connus des historiens de l’art, ces ouvrages d’un genre particulier constituent une source importante pour la connaissance des techniques artistiques à travers les régions et les époques : ils permettent notamment de corroborer les résultats des recherches en archéométrie, discipline qui analyse les oeuvres d’un point de vue chimique et physique afin d’en permettre notamment la datation.

NevenSylvieSylvie Neven, chargée de recherche FNRS au sein du département de recherche Transitions, travaille depuis plusieurs années à l’élaboration d’une base de données consacrée à cette littérature, en collaboration avec le Max Planck Institute pour l’histoire des sciences à Berlin. Un outil qu’elle conçoit comme dynamique, en perpétuelle expansion et destiné à l’ensemble de la communauté scientifique. « Colour ConText offre une première interface dédiée aux méta-données : provenance des ouvrages, auteur, transmission, etc. La deuxième interface donne accès au contenu des manuscrits grâce à un travail de retranscription, de traduction, mais aussi de numérisation des manuscrits et des éditions éventuelles. L’objectif est que cette base de données soit accessible à tous et qu’elle puisse être alimentée par de nouveaux documents. Idéalement, c’est un projet qui n’a pas de fin », explique la chercheuse.

De la formule à l’oeuvre

BleuetCoquelicotGrâce à la constitution de ce vaste corpus, Colour ConText permettra non seulement de comparer les recettes, leurs variantes mais aussi de les tester en laboratoire – en collaborant avec des chimistes et physiciens spécialisés – et de publier ensuite les résultats de ces tests, sous forme de données chiffrées ainsi que d’apports visuels. L’intérêt est d’autant plus grand que, malgré le perfectionnement des techniques, l’archéométrie ne permet pas encore d’analyser tous les composants des couches picturales. « C’est le cas des colorants anthocyanes, à la base de la couleur bleue, rouge, pourpre ou violette de nombreux fruits et fleurs, comme le coquelicot, le bleuet ou la myrtille. Grâce aux recettes, on peut faire le chemin en sens inverse : produire la substance et étudier son évolution à travers le temps par un vieillissement accéléré à la lumière », précise Sylvie Neven.

Pigment2La richesse du corpus permettra également d’établir des correspondances plus fiables entre recettes et résultats d’analyses. « Les chercheurs citent toujours Libro dell’ Arte de Cennini pour corroborer leurs résultats, mais ce traité a été produit dans un contexte bien particulier. L’intérêt de Colour ConText est de couvrir une plus large fourchette chronologique – du Moyen Age au XVIIIe siècle au moins – et un plus vaste espace géographique, c’est-à-dire toute l’Europe. Par ailleurs, les grands traités ne s’intéressent pas toujours à l’ensemble des matériaux exploités par les artistes. Par exemple, certaines substances, parce qu’elles n’avaient pas de valeur marchande, n’y sont pas décrites. D’autres réceptaires nous apprennent pourtant qu’elles ont été utilisées dans des ateliers plus modestes. En élargissant le corpus, on va découvrir d’autres pratiques », s’enthousiasme la chercheuse.

Cet outil permettra aussi de mettre au jour certaines “intentions” de l’artiste souvent insoupçonnées. « Le corpus montre que, très tôt, les artistes ont mis en place des procédés veillant à la conservation des oeuvres. Sans cette connaissance, certains choix de composition sont difficilement compréhensibles », ajoute-t-elle.

Des recettes douteuses

NevenSylvie2Ces ouvrages de recettes recèlent donc de nombreuses formulations de pigments et de liants, notamment la fameuse huile siccative utilisée en peinture à l’huile. Mais ils surprennent aussi par leur nature hétéroclite, loin de nos classifications modernes. « Cette littérature contient en fait des recettes en tout genre – médicales, artistiques –, mais aussi relatives à la vie quotidienne. On y trouve par exemple des recettes pour chasser les souris de la maison », explique Sylvie Neven. Des recettes qui ne font pas dans la dentelle : « Ces ouvrages sont souvent lacunaires en données essentielles. Il s’agit de prendre une noix de ceci, une pincée de cela. » Plus intrigant : plusieurs recettes n’ont laissé aucune trace dans le patrimoine artistique. Certaines semblent même mentionnées uniquement pour le plaisir de la formule... sans aucune chance que leur exécution débouche sur quelque pigment ou autre mort-aux-rats effective. « Il est parfois fait mention de matériaux franchement improbables dans des recettes qui ont certainement un aspect magique, comme celle qui consiste à faire fondre du cristal en utilisant du sang de jeune homme roux », note-t-elle. Une recette de toute manière délicate à tester en laboratoire...

PigmentDans cette littérature, il semble donc que l’aspect technique et artisanal flirte souvent avec la magie, voire avec l’alchimie, reflétant en cela l’esprit du temps. « C’est pourquoi le contexte est si intéressant concernant ces manuscrits. Un grand nombre de ces recettes ont en effet été produites à une époque où les croyances étaient encore bien ancrées et où beaucoup de choses étaient régies par la théorie des quatre éléments. » Prenons l’exemple du vermillon : si nous suivons la recette habituellement mentionnée – à partir de mercure et de soufre –, nous n’obtiendrons en fait jamais de vermillon. La recette est donc “fausse” ? Est-un piège ? Un canular ? Non, car le plus souvent les proportions indiquées (deux parts pour une) correspondent en fait à certains préceptes alchimiques bien connus, chaque composant correspondant à l’un des quatre éléments, correspondant lui-même à une valeur numérale.

SanyovaJanaArt et alchimie

Certaines recettes dites “artistiques” seraient donc en lien étroit avec le savoir alchimique. C’est peut-être la raison pour laquelle les auteurs insistent aussi sur leur caractère confidentiel. « Lorsque ces ouvrages ont commencé à être publiés, on a parlé de “livres de secrets”. Ils témoignent aussi d’un grand respect quant au savoir des anciens et à l’autorité : certaines recettes ont été transmises à travers les siècles car elles étaient associées au nom d’une autorité reconnue. On ne se questionnait pas sur la validité de cette recette tant qu’elle était “attestée par”. C’est pourquoi certaines recettes reflètent aussi un savoir très ancien et non pas les pratiques réelles de l’époque », précise encore Sylvie Neven.

Colour ConText n’est donc pas uniquement un outil permettant de mieux connaître les techniques des artistes : il donne aussi la possibilité d’accéder à tout un pan de l’histoire culturelle et de l’histoire des sciences, marqué par une convergence intime entre les pratiques, loin de nos tentatives très concertées d’interdisciplinarité. « A l’époque, poursuit Sylvie Neven, il existait un intérêt très fort pour les connaissances de toutes sortes, la transmission et la conservation de ces connaissances. Ces ouvrages étaient certainement destinés à un public de lettrés, de bourgeois, de pharmaciens, qui avaient parfois chez eux un laboratoire et qui avaient un intérêt à la fois pour les recettes artistiques et pour l’alchimie. » A défaut de trouver la pierre philosophale, ces touche-à-tout zélés auraient sans doute beaucoup aimé se promener dans les allées virtuelles et érudites de Colour ConText.

Colour ConText, un outil informatique pour comprendre et restaurer la couleur

Rencontre Liège Creative (en partenariat avec la MSH), avec Sylvie Neven, le jeudi 27 novembre, de 12 à 14h, au château de Colonster, campus du Sart-Tilman, 4000 Liège.


Colour ConText. A Database on Colour Practice and Colour Knowledge

Séance inaugurale, le jeudi 27 novembre à 18h30 dans la salle académique, place du 20-Août 7, 4000 Liège :

  • présentation du projet international “Berlin, Max Planck Institute/Liège, Transitions”, avec la participation de Sven Dupré et Dirk Wintergrün
  • conférence de Sylvie Neven, “Histoire et sciences de la couleur”

 

Julie Luong
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