Juin 2015 /245

L’art, la science et notre société

Une sculpture de Didier Mahieu – L’Arpenteuse – a été déposée au fond de la mer, près de Stareso, à Calvi en Corse.

Le 29 mai dernier, une sculpture de Didier Mahieu – L’Arpenteuse – a été déposée au fond de la mer, près de la station de recherches sous-marines et océanographiques (Stareso) de l’ULg, à Calvi en Corse.

Arpenteuse1Installée depuis cinq ans dans l’ancienne abbaye de Gembloux – à l’occasion de l’exposition Scaphandre, de 2010 –, l’oeuvre de Didier Mahieu, L’Arpenteuse, a fait un long voyage. Plus précisément, sa soeur jumelle en bronze repose à présent sur le sable, par cinq mètres de fond en face de Stareso, dans l’île de Beauté. De Gembloux Agro-Bio Tech à Calvi, de l’agronomie à l’océanographie, la statue continue ainsi son immersion dans le monde scientifique. L’idée – originale – du premier vice-recteur Éric Haubruge est de confronter à nouveau l’art et la science. Et quel plus beau site que Stareso pour prolonger Scaphandre et persévérer dans l’interrogation de notre monde ?

L’art, un langage imagé

Précipiter cette statue en Méditerranée renvoie en effet, immanquablement, à notre actualité endeuillée. « Nous assistons à une nouvelle crise de l’immigration, déplore Marco Martiniello, directeur du Cedem. En 1989-90, les télévisions du monde entier avaient, pour la première fois, montré les images d’hommes, de femmes et d’enfants quittant l’Albanie sur des embarcations de fortune. Cela avait créé un choc dans l’opinion publique. Mais cela fait 25 ans maintenant que l’on observe ce phénomène irrépressible, des flux migratoires d’une rive à l’autre de la Méditerranée. »
Arpenteuse2Une mer qui fait partie intégrante de notre histoire. Déjà dans l’Antiquité, c’est grâce à cette “mer intérieure” que les populations d’Europe, du Maghreb et du Levant avaient établi des échanges commerciaux et noué des liens culturels. Tour à tour, Athènes, Alexandrie, Carthage et Rome régnèrent sur le commerce maritime avant que Venise, au XVIe siècle, impose son hégémonie. L’historien français Fernand Braudel n’hésitait pas à qualifier la Méditerranée de “berceau de la civilisation occidentale”. Aujourd’hui, elle s’apparente davantage à un linceul. Et c’est un peu comme si la disparition en mer de milliers de personnes contraintes de fuir leur terre natale emportait dans un même naufrage notre vision romantique de la mer Méditerranée, comme si l’histoire de l’Occident était remise en cause et les valeurs d’humanisme transmises depuis l’Antiquité, englouties dans cette tragédie humaine. “Et l’art dans tout çà ?”. Willy Van den Bussche, commissaire de l’exposition Scaphandre, écrivait que “l’analyse de la réalité permet à l’artiste de traduire dans un langage imagé des expériences conscientes”. Et de prendre pour exemple L’île des morts du peintre suisse Arnold Böklin1 qui pensait que l’industrialisation massive de la fin du XIXe siècle menaçait la culture européenne. La statue de Didier Mahieu ferait-elle écho à une autre menace, celle du libéralisme effréné ? Marco Martiniello le pense. « L’Europe peine – c’est le moins que l’on puisse dire – à accueillir dignement les réfugiés non désirés. Son réflexe est de barricader ses frontières. Mais elle n’est pas la seule responsable du désastre : les combats en Syrie, en Libye, en Somalie, etc., sont les premières causes de l’exil des populations. De grandes firmes internationales ont également une responsabilité dans ces conflits et, en conséquence, dans l’émigration massive de ces derniers mois, tout comme les trafiquants qui s’enrichissent sans honte grâce au désespoir des candidats à l’exil. Mais contrairement à 1989, le sort des émigrants n’émeut plus personne ni à Londres ni à New York. La crise économique provoque un repli sur soi, l’opinion publique refuse de se préoccuper du malheur des autres, ce qui explique, pour partie, certains discours politiques à la limite du racisme, parfois. »

Susciter le questionnement

Provoquer le débat, tel est à l’évidence l’objectif ultime. “La beauté, le rêve, la poésie nous aident à prendre conscience des enjeux socio-environnementaux”, écrit Éric Haubruge. “L’homme est invité à se tourner vers la beauté en faisant interagir la science et l’art : à l’aide de la première, nous comprenons comment s’organise la nature ; le second, lui, nous permet de découvrir les émotions suscitées par cette nature.”2
Comment la mer s’emparera-t-elle de la statue ? “Si la mort est le processus final de la vie, le travail microscopique des bactéries et autres éléments biochimiques confère une autre dimension à ce processus ultime”. La sculpture transformée par suite de son séjour en milieu marin, sera photographiée et toutes les sciences seront convoquées à son chevet pour susciter une réflexion en 2017, à l’occasion du 25e anniversaire de Stareso et du bicentenaire de l’université de Liège.

1 Éric Haubruge, Daniel Bay, Jean Semal, Scaphandre. La science rencontre l’art, Presses universitaires de Liège, Liège, 2012, p.5.
2 Ibidem, p.15.

Patricia Janssens
Photos : Bernard Rentier et Arnaud Abadie (sous marines)
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