Mars 2016 /252

Apprendre à apprendre

Si la recherche en pédagogie universitaire n’a pas une longue histoire – 30 ou 40 ans environ –, elle a néanmoins acquis ses lettres de noblesse à présent, comme en témoignent les très nombreuses publications scientifiques qui lui sont consacrées. Pas à pas, l’art d’enseigner s’est insinué dans les préoccupations des chercheurs dont une grande part des activités est liée à la transmission du savoir.

W2TFL’université de Liège accorde une place centrale à la qualité de l’enseignement qu’elle dispense et soutient les initiatives pédagogiques originales. Le Pr Éric Haubruge, premier vice-recteur, en charge de l’enseignement, est même convaincu de la nécessité de repenser le rôle de l’Université. « Au sein de la société, nous ne sommes plus les seuls détenteurs ni les seuls dispensateurs de savoirs, observe-t-il. Nous devons aider les jeunes à maîtriser des connaissances, à analyser des données, à critiquer des discours, etc. Il nous faut dès lors mettre au point des démarches pédagogiques novatrices pour favoriser un apprentissage plus qualitatif et collaboratif... tout au long de notre carrière. »

En janvier 2005, l’ULg a créé l’Institut de formation et de recherche en enseignement supérieur (Ifres) dans le but de promouvoir la formation pédagogique de ses encadrants, de faciliter l’intégration de l’e-learning dans les filières, de faire valoir l’approche “qualité” dans l’évaluation des étudiants et des enseignements, tout en encourageant la recherche en ces matières. Depuis lors, tous les nouveaux chargés de cours sont invités à participer à une formation organisée par l’Ifres.
Petit à petit, des méthodes pédagogiques nouvelles se sont introduites dans les Facultés et l’insistance à coupler “enseigner” et “apprendre”, à allier “pédagogie” et “technologie” a fait évoluer les mentalités. Mais comment enseigner à l’Université avec un Google omniprésent… ?

« Très manifestement, l’enseignement – même universitaire – ne peut plus être encyclopédique, observe le Pr Robert Charlier, président de l’Ifres depuis octobre dernier. Il doit apporter un sens critique essentiel pour analyser l’information disponible et pléthorique. » Cela, internet ne l’apprend pas encore… Susciter l’apprentissage actif chez les étudiants, développer leur esprit critique, cela demande du temps, au détriment peut-être de la transmission de savoirs disciplinaires. Ce qui fait débat ! « Si nous voulons encourager les enseignants à s’engager dans d’autres formes d’apprentissage, il ne faut plus attribuer les charges en nombre d’heures mais en crédits, en volume global d’activités d’enseignement », plaide Robert Charlier.

Les pratiques varient énormément d’une Faculté à l’autre, mais de nombreux académiques et scientifiques se sont aventurés dans une pédagogie plus moderne, plus “active”. Quatre d’entre eux ont accepté de faire part de leurs initiatives. Focus.

À la fin de l’année 2015, l’ULg a accentué sa volonté de faire évoluer l’enseignement en créant un conseil universitaire et des conseils sectoriels à l’enseignement et à la formation. Ces nouvelles structures, composées des vice-doyens à l’enseignement ainsi que des acteurs des pratiques pédagogiques (Ifres, administration de l’enseignement et des étudiants), proposeront des méthodes d’apprentissage et des stratégies en matière de transmission du savoir.

 

LA SIMULATION PARLEMENTAIRE

BayeArianeJe me suis inspirée de l’expérience du “Parlement jeunesse” pour proposer, aux étudiants de 2e master en sciences de l’éducation (souvent des instituteurs ou des régents) et à ceux qui préparent l’agrégation de l’enseignement secondaire supérieur (AESS), une “simulation parlementaire”. Cela concerne environ 400 étudiants chaque année.
Mon premier objectif est certainement de faire réfléchir les futurs diplômés sur un thème auquel ils seront confrontés dans leur vie professionnelle (les devoirs, le redoublement, la discipline, la prise de parole). Je mets à leur disposition les références scientifiques utiles et leur demande d’articuler leurs connaissances avec la problématique qu’ils ont sous les yeux. Le second objectif est d’établir un dialogue entre ces étudiants venus d’horizons divers et qui ont parfois une vision très différente de l’enseignement. Il s’agit aussi pour moi que tout enseignant formé à l’ULg connaisse les mécanismes de la démocratie parlementaire. L’immersion dans le processus législatif est sans doute la meilleure façon d’ancrer durablement ces connaissances.
Au cours de ces “journées parlementaires” – pendant les vacances de Pâques –, chaque “député”, c’est-à-dire chaque étudiant préparant l’AESS, aura l’occasion d’examiner quatre projets de décrets élaborés par les condisciples du master en sciences de l’éducation. Sessions plénières et commissions parlementaires se succèdent pour déboucher sur un vote par boîtier électronique en fin de séance. In fine, les textes sont adoptés ou rejetés.

Ariane Baye
chargée de cours au département des sciences de l’éducation, faculté de Psychologie, Logopédie et des Sciences de l’éducation


* www.ulg.tv/simulationsparlementaires

DE LA THÉORIE AU CONCRET

CollinFredericJ’ai souhaité placer les étudiants de 1er master “constructions” dans une situation proche de la vie professionnelle. Or, si le contexte géologique est primordial lors d’un chantier d’ouvrage géotechnique, l’ingénieur doit également tenir compte de contraintes structurelles, architecturales et environnementales. La participation active à de grands chantiers de génie civil peut prendre de nombreuses formes selon que l’ingénieur travaille dans un bureau d’études ou en entreprise, agit en tant que donneur d’ordre ou qu’il fasse partie d’un bureau de contrôle.
Avec le concours de deux industriels – le bureau d’études Greisch et la société CFE (Vinci) –, je propose aux étudiants deux cas concrets : cette année, la réalisation du pont canal de Houdeng et la construction d’une tour “the ONE Brussels Europa”, rue de la Loi à Bruxelles.
Pendant le deuxième quadrimestre, les étudiants, répartis en huit groupes de trois, devront faire une proposition technique pour l’ouvrage et évaluer le coût des travaux. Mon rôle est d’accompagner les groupes tout au long du processus. Ils devront remettre une offre de soumission en expliquant la pertinence de leur choix. Par ailleurs, chaque groupe devra vérifier l’option soutenue par un autre et, à la façon d’un jeu de rôles, interpréter successivement le rôle du donneur d’ordre et du bureau de contrôle. Des réunions de chantier sont prévues avec les différents protagonistes et une présentation des résultats du travail sera organisée devant le bureau Greisch et la société CFE.
Ce cours s’inscrit dans la volonté du département Argenco de passer de la théorie au projet.

Frédéric Collin
chargé de cours au département Argenco en faculté des Sciences appliquées

PÉDAGOGIE PAR PROJET

DelfosseAnnickÀ partir de 2009 – et avec l’aide efficace de l’équipe e-campus –, j’ai conçu progressivement, pour chacun de mes enseignements, un cours en ligne. Il s’agit d’un complément au cours ex-cathedra qui reprend des références d’ouvrages utiles, des comptes rendus d’articles, les diapos du cours, une médiathèque, un forum de discussions ouvert aux étudiants, des exercices d’auto-évaluation, etc.
Par ailleurs, j’ai décidé d’opter pour une “pédagogie par projet” avec les étudiants en fin de 1er cycle. L’ensemble de l’année est consacré à la réalisation d’un projet personnel – le travail de fin de cycle (TFC) – à partir d’une thématique. Cette année, il s’agit du “Quartier de l’île avant l’installation de l’Université. Que sait-on de ce quartier entre 1750 et 1800 ?”. À la fin de l’année, une synthèse des travaux sera mise en ligne.
Mon souhait est de rendre les étudiants actifs dans la construction d’un savoir et de les inviter à mettre en œuvre leurs connaissances théoriques (démarche heuristique, aptitudes critiques), tout en travaillant d’autres compétences comme l’expression écrite (rédaction d’un état de la question, formulation d’une problématique) et la communication orale.
La méthode est donc celle de la “pédagogie inversée”, laquelle confie aux étudiants la responsabilité du travail et place l’enseignant dans le rôle d’accompagnateur (il répond aux questions, il ouvre des pistes, il fait visiter les archives, etc.). L’intérêt de la formule est de rendre autonomes les futurs historiens, futurs professeurs peut-être.

Annick Delfosse
professeure au département Transitions, faculté de Philosophie et Lettres

COURS EN LIGNE

DefaweuxValerieLa réforme des études de médecine en 2012 a eu une répercussion directe sur notre travail : les travaux pratiques (TP) d’histologie (soit l’étude des tissus biologiques), alors dispensés en bac 2 (250 étudiants) ont été inclus dans le programme du bac 1 (650 étudiants). Nous avons dû repenser de fond en comble l’organisation des TP et retenu l’option du cours en ligne.
À partir de la plateforme “Cytomine” qui rassemble le matériel utile – les “lames” – des histologistes de l’ULg du réseau Morphotic (de la faculté des Sciences, de Médecine vétérinaire et de Médecine) et grâce à l’aide de l’équipe e-campus, nous avons conçu cinq TP on line. Ils comportent chacun une vidéo introductive et des exercices qui guident l’étudiant dans un véritable “parcours pédagogique”. Un test vérifie l’acquisition des connaissances : l’étudiant doit atteindre 70% pour aborder le module suivant. Un quizz final est enfin proposé à l’issue des cinq TP, quizz qui comporte des questions semblables à celles de l’examen.
Aujourd’hui, l’étudiant aborde l’histologie à son rythme, mais nous avons convenu de séances “retour” en amphithéâtre – par petits groupes et sous la supervision d’étudiants-moniteurs – au cours desquelles les problématiques essentielles sont envisagées sous des angles différents, afin de nous assurer de la bonne maîtrise de l’ensemble de la matière.
Les bénéfices de cette nouvelle pédagogie sont réels : les performances sont améliorées au vu des résultats obtenus aux examens et, selon plusieurs enquêtes, on note aussi une plus grande motivation de la part des étudiants.

Valérie Defaweux
chef de travaux au service d’anatomie et d’histologie en faculté de Médecine

Propos recueillis par Patricia Janssens
Photo étudiants : ULg - O. Moonen, projet Wood to the floche
Imprimer | printer PDF | printer Envoi par Courriel |
|
Egalement dans le n°269
Éric Tamigneaux vient de recevoir le prix ACFAS Denise-Barbeau
D'un slogan à l'autre
Résultats de l'enquête auprès de "primo-arrivants" en faculté des Sciences
21 questions que se posent les Belges
Le nouveau programme fait la part belle à l’histoire de la cité
Panorama des jobs d'étudiants