Septembre 2016 /256

5 questions à Dominique Allart

La Nuit des Chercheurs 2016 : Liège-Florence - aller-retour artistique.

L’art se moque des frontières. Dans le passé déjà, les artistes les franchissaient volontiers, et les chercheurs en histoire de l’art font de même aujourd’hui. Les visiteurs de la “Nuit des chercheurs” consacrée à la mobilité, le 21 octobre prochain, pourront s’en apercevoir en découvrant le stand “Échanges sur l’art et son histoire, entre Liège et Florence. De l’atelier d’artiste au XVIe siècle au poste de travail informatique”.
Il est organisé par trois membres du département “Transitions”, les Prs Dominique Allart et Paola Moreno, coresponsables de l’ARC “Épistolart”, et Sylvie Neven, responsable du projet Colour ConText.

Le 15e jour du mois : Sous quel angle envisagez-vous votre participation à la Nuit des chercheurs ?

AllartDominiqueDominique Allart : Les responsables de l’action de recherche concertée (ARC) “Épistolart”, Paola Moreno, Annick Delfosse, Laure Fagnart et moi-même, ainsi que Sylvie Neven, responsable du projet Colour ConText et du projet first spin-off Approach, avons décidé, pour cette soirée, d’évoquer l’environnement familier et professionnel d’un peintre du XVIe siècle. Nous nous intéresserons aux échanges qu’un artiste de cette époque pouvait entretenir avec ses confrères d’autres pays. Plus précisément, nous nous concentrerons sur les liens qui se sont noués entre Liège et Florence à la Renaissance, à la faveur des voyages d’artistes, de la circulation des livres et des œuvres d’art, et enfin, des échanges épistolaires. Ces liens se poursuivent aujourd’hui, entre les chercheurs spécialisés dans l’étude des échanges artistiques Nord-Sud. C’est ce que nous avons voulu souligner et illustrer : d’où l’intitulé qui a été choisi pour notre participation à la Nuit des chercheurs 2016. Le point de départ de l’activité proposée réside dans un courrier échangé en 1565 entre Lambert Lombard et Giorgio Vasari.

Le 15e jour : De qui s’agit-il ? Et pourquoi focaliser votre attention sur ces deux personnages ?

D.A. : Le Liégeois Lambert Lombard (1505/1506-1566) est l’une des figures les plus célèbres de la Renaissance au nord des Alpes. Peintre, savant et architecte, il travailla au service des princes-évêques de Liège. L’un d’eux, Érard de La Marck, lui offrit l’opportunité d’effectuer un voyage d’étude en Italie. Lombard acquit ainsi une connaissance solide de l’art italien. Mais à vrai dire, cette connaissance, il la devait aussi au peintre, architecte et théoricien toscan Giorgio Vasari (1511-1574) dont il avait attentivement lu Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes italiens. Cet ouvrage de Vasari, largement diffusé dès sa première édition en 1550, est très important, car il a jeté les bases de l’histoire de l’art. Il est en quelque sorte l’acte de naissance de cette discipline et l’une de ses manifestations les plus remarquables. En 1565, Lombard écrivit à Vasari une longue lettre où il exposait sa propre conception de l’art, la soumettant ainsi à quelqu’un qui faisait autorité en la matière. Il n’était pas seul, à Liège, à correspondre avec l’historiographe toscan. Son ami Dominique Lampson (1532-1599), secrétaire du palais, personnage extrêmement cultivé et grand amateur d’art, échangeait aussi des courriers avec Vasari. C’est sur le modèle des Vies de Vasari que Lampson rédigea d’ailleurs, en cette même année 1565, la biographie de Lambert Lombard. Un peu plus tard, en 1572, il composa des poèmes pour un recueil d’effigies des artistes de son pays. Ces écrits lui valent d’être reconnu comme un précurseur dans le domaine de la littérature artistique au nord des Alpes ; il fut en quelque sorte le “Vasari du Nord”. Lettres et écrits sur l’art : autant de documents qui révèlent l’importance des échanges artistiques entre Florence et Liège à la Renaissance.

Le 15e jour : Comment seront évoqués ces échanges d’idées relatives à l’histoire de l’art et les lieux de travail des praticiens de cette époque ?

D.A. : Notre but est de rendre concret l’objet de nos recherches. Un fac-similé de la lettre de Lombard à Vasari sera disponible, avec toutes les informations permettant d’en comprendre le sens et la portée. Les visiteurs pourront examiner ce document, mais aussi s’exercer à manier la plume d’oiseau pour rédiger, plier et cacheter une lettre comme on le faisait au XVIe siècle. Par ailleurs, autour de nous, des posters de grand format restitueront l’environnement professionnel d’un peintre à l’époque. On pourra manipuler divers matériaux et substances (pigments, liants, etc.) en usage au XVIe siècle, avec les outils qui servaient à les préparer, à les purifier et à les mettre en œuvre. Une tablette sera à la disposition de ceux qui désirent en savoir plus sur les recettes de pigments. Sylvie Neven, spécialiste de la question, a développé la base de données Colour ConText, fondée sur un repérage minutieux des sources écrites relatives aux matériaux utilisés par les artistes. Cette base de données pourra être consultée par les visiteurs.

Le 15e jour : La dimension artisanale de la création artistique restait essentielle dans les ateliers de la Renaissance. Le statut des artistes n’a-t-il pourtant pas évolué durant cette période ?

D.A. : Si, considérablement. À partir de la Renaissance, les artistes ne se sont plus contentés d’un statut d’artisans ; ils ont également voulu mettre en avant la dimension intellectuelle de leur activité et apparaître comme des notables dans la société de leur temps. Ils étaient avides de reconnaissance sociale. La redécouverte des écrits de l’Antiquité, et en particulier des informations livrées par Pline l’Ancien dans l’Histoire naturelle, les y encourageait. Ils apprirent ainsi que certains artistes du passé avaient bénéficié d’un prestige inouï. Pline explique par exemple qu’Apelle, le peintre d’Alexandre le Grand, fut comblé d’honneurs. Bien qu’aucune de ses œuvres ne nous soit parvenue, il était tenu pour le plus grand peintre de la Grèce antique et exerça une véritable fascination sur les milieux savants de la Renaissance. Au XVIe siècle, les artistes les plus ambitieux cherchaient à s’identifier à de tels modèles. Ainsi, Vasari avait décoré sa maison avec des peintures murales représentant les plus illustres peintres antiques.

Le 15e jour : En quoi la mobilité des chercheurs qui étudient ces questions aujourd’hui peut-elle être comparée à celle des artistes de l’époque ?

D.A. : Les chercheurs qui travaillent sur notre projet Épistolart sont des Italiens et des Liégeois qui ne cessent de voyager et de correspondre entre eux afin de mettre la main sur des documents – et notamment des lettres – témoignant de la circulation des connaissances et des idées sur l’art au XVIe siècle. Les uns traquent ces documents dans les fonds d’archives italiens ; les autres les transcrivent, les analysent et les commentent à Liège. Notre but est en effet d’éditer un vaste corpus d’un millier de lettres sous la forme d’une base de données accessible en ligne. Pour ce faire, nos chercheurs et nous-mêmes voyageons entre Liège et l’Italie. Les moyens de communication disponibles de nos jours facilitent évidemment les échanges : courriels, transmission de documents via internet, Skype, etc. Cette mobilité contemporaine des chercheurs – y compris leur expérience de vie et de travail à Liège et à Florence – sera évoquée au cours de la Nuit des chercheurs, grâce à des photos, des explications sur posters et, last but not least, une capsule audiovisuelle. Modernité oblige...


La Nuit des chercheurs

Le vendredi 21 octobre de 17 à 21h, à la Médiacité, boulevard Poincaré 7, 4000 Liège.

Informations sur le site http://sciences.ulg.ac.be



Propos recueillis par Henri Deleersnijder
Photos : J.-L. Wertz
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