Janvier 2017 /260

Transition aux États-Unis

Carte blanche à Jérôme Jamin

Il aura fallu presque huit ans pour qu’on commence seulement à imaginer un “Président Obama” décevant ! Huit ans pour être capable, en Europe, d’envisager cette hypothèse ! Chez nous, et plus particulièrement en France et en Belgique francophone, c’est bien connu, les Démocrates sont censés nous ressembler, ils sont du bon côté lorsqu’on explore les mystères de la politique américaine, ils sont “centristes”, voire “progressistes” ! Quand les Républicains sont pour leur part réduits – au mieux – à leur soutien à la peine de mort, – au pire – à une horde de cowboys débiles, tous adeptes des armes de guerre et des hamburgers.

Avec ce type d’analyse, et l’arrivée à la Maison Blanche en 2008 d’un président noir, jeune, charismatique, aux talents oratoires hors du commun, rien, absolument rien ne nous permettait de voir venir l’issue du scrutin de novembre 2016, et le visage de Donald Trump – victorieux – nous l’a brutalement rappelé. Celui qui était jusqu’il y a peu présenté comme un clown raciste et sexiste met maintenant les pieds à la Maison Blanche, et nous sommes coincés aujourd’hui dans notre ancienne et fausse grille de lecture pour penser le futur…

Et pourtant, les signaux étaient nombreux. Ils sont venus du bilan de Barack Obama mais aussi du profil particulier de la candidate Hillary Clinton.

Au niveau du bilan, même si d’une certaine manière ce n’est pas directement de sa faute, Obama n’a pas réussi à faire porter la responsabilité de la guerre en Irak à son seul prédécesseur et aux Républicains. L’État islamique apparaît en 2014 ; il est l’enfant de la guerre en Irak, de l’effondrement de la Syrie et de l’inaction américaine. En huit ans, le Moyen-Orient est devenu un désastre géopolitique et accuser les autres ne sert à rien. En vertu du principe de la continuité de l’État, chaque président hérite des guerres de son prédécesseur, et Obama n’a pas échappé à cette règle, pas plus que sa promesse de fermer Guantanamo, un message de campagne en 2008 qui résonnera dans toutes les mémoires au moment de quitter Washington dans quelques jours.

Obama n’a pas voulu faire les erreurs de son prédécesseur. Il a voulu quitter l’Irak, il n’a rien réussi à faire pour les Palestiniens, il n’est pas allé en Syrie et les Russes s’en sont occupés, avec des résultats qui seront à mettre au crédit de Vladimir Poutine : les gens préfèrent l’injustice au désordre.

Sur le plan intérieur par contre, c’est Donald Trump qui aura du mal à se libérer des années Obama. Lui aussi sera soumis à la continuité de l’État, et bien que coûteuse et génératrice d’effets pervers inattendus, la réforme du système des soins de santé a changé profondément la société américaine, et aucun responsable de haut niveau n’osera supprimer littéralement l’“Obamacare” dans le futur. Obama a dû vivre avec l’Irak, Trump vivra avec l’Obamacare sous une forme ou sous une autre. Au final, l’histoire retiendra sans doute que la réforme d’Obama dans le domaine des soins de santé s’apparente à celle de Roosevelt peu après la crise de 1929 (le New Deal). Mais elle retiendra également que, contrairement à celui-ci, celui-là a été incapable d’intégrer sa réforme dans une relance globale de l’économie intégrant une chute de la pauvreté et une baisse significative du chômage.

En matière de pauvreté précisément, ici aussi, continuité de l’État oblige, le fantôme de Bush réapparaît : doit-on juger Obama sur sa capacité à avoir réglé les problèmes causés par son prédécesseur (crise des subprimes, crise de Wall Street, endettement lié au plan Paulson, etc.) ou sur les chiffres en 2016 (chômage, pauvreté, accès au logement, etc.) ? Si ces derniers ne sont pas bons aujourd’hui, stabiliser en huit ans un pays au bord de la faillite est une incroyable réussite à mettre au crédit du président Obama.

Et si les historiens démontreront ce qui précède, les électeurs qui dorment dans leur voiture à la recherche d’un emploi depuis huit ans ont sans doute vu les choses différemment la veille du scrutin présidentiel.

Sur le plan intérieur, au niveau des “race relations”, la déception à l’encontre d’Obama est forte et, des deux côtés de l’Atlantique, beaucoup ont fait la même erreur : croire qu’un président noir était mieux placé qu’un président blanc pour régler les problèmes de racisme et de discrimination. Non seulement c’est faux mais, de surcroît, cela a été paralysant pour l’occupant de la Maison Blanche, Obama ayant montré à de nombreuses reprises à quel point il avait peur qu’on l’accuse de parti pris dans ce domaine.

Les signes d’une victoire de Trump étaient nombreux. Ils sont venus du bilan de Barack Obama, mais aussi, et surtout, du profil de la candidate Hillary Clinton. En Europe, on a confondu le charisme de son époux Bill sur la scène internationale avec une profonde lassitude et à bien des égards une méfiance vis-à-vis du couple Clinton sur le sol américain. Et lorsque fin 2015, médias et classe politique annonçaient un duel “Jebb Bush/Hillary Clinton”, c’était oublier à quel point le couple Clinton était usé, présent en politique depuis plus de 30 ans : le premier comme Gouverneur de l’Arkansas puis comme Président des états-Unis, la seconde comme Sénatrice puis secrétaire d’État, et les deux aux commandes de la Fondation du même nom…

JaminJeromeEt puis, pour beaucoup d’Américains, les Clinton, c’est le souvenir de la “pornographie” à la Maison Blanche, les taches de sperme sur la robe de Monica Lewinsky et l’affaire du cigare dramatiquement exposés par le procureur Kenneth Starr dans sa longue enquête qui aboutira à la procédure d’impeachment, puis à l’acquittement de Bill Clinton en 1999.

Il faut enfin noter cet argument – plus rare – que l’on doit à Michael Moore dans un billet signé plusieurs mois avant les élections : pour une partie de l’électorat, proposer chez les Démocrates un candidat féminin en 2016 après un président afro-américain en 2008, c’était sans doute un peu trop risqué, un peu trop rapide !

Jérôme Jamin
chargé de cours au département de science politique et président de la Belgium Luxembourg American Studies Association

L’invité du 15e

Jérôme Jamin sera l’invité du 15e jour pour une rencontre-débat avec le public sur le thème
“États-Unis : la transition“, le jeudi 19 janvier à 12h, à l’Espace ULg-Opéra, galerie Opéra,
place de la République française, 4000 Liège.

Inscription souhaitée par courriel : julie.lousberg@ulg.ac.be

Photo : J.-L. Wertz
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