June 2017 /265

Parole aux sciences humaines

La Conférence mondiale des Humanités, du 6 au 12 août à Liège

Dans notre monde à l’économisme triomphant, où l’automatisation et les nouvelles techniques de l’information nées du numérique bouleversent le travail ainsi que les rapports sociaux, les citoyens sont de plus en plus en proie au désarroi. Comme s’ils perdaient leurs repères. Les générations précédentes, au XIXe siècle par exemple, avaient dû connaître ce genre de vertige quand s’installait dans leur quotidien ce qu’il est convenu d’appeler la révolution industrielle. Et, pour remonter plus loin dans l’histoire, il en fut certainement de même avec les Grandes découvertes et l’invention de l’imprimerie. Bref, avec la mutation galopante en cours, nous assistons à un changement drastique de paradigme. Avec ces signes inquiétants que sont, en nos sociétés de tradition démocratique, la montée des populismes et les radicalisations nées de certains fanatismes religieux.

DES HUMANITÉS IRREMPLAÇABLES

« Les Humanités peuvent être un remède face à cette situation préoccupante », estime le Pr Jean Winand. On sait qu’il fut un temps, pas si éloigné du reste, où ce mot d’“Humanités” désignait en Belgique les études secondaires, du moins celles qui avaient les langues et littératures grecque et latine au programme. Dans le contexte actuel, répondant au sens anglais d’“humanities”, il s’applique plus particulièrement aux sciences humaines, celles-là même qui se démarquent des sciences dites “dures” (physique, chimie, mathématique, etc.). « Or, poursuit Jean Winand, je suis frappé de constater que la solution des problèmes de tous ordres qui se posent aujourd’hui passe exclusivement par des experts versés dans les matières techniques, et qu’on ne fait pratiquement jamais appel aux spécialistes des sciences humaines. J’y vois le signe d’une propension à considérer la philosophie, la littérature, l’histoire de l’art, la connaissance fine des langues - celles d’aujourd’hui et celles du passé - l’histoire ou les sciences sociales comme des disciplines obsolètes, n’ayant plus rien à dire à notre présent. »

SH01En voici un exemple criant. En juin 2015, le gouvernement japonais du premier ministre Shinzo Abe estima qu’il était hautement préférable d’abandonner les départements universitaires consacrés aux sciences humaines, au bénéfice des filières techniques débouchant sur des applications pratiques. On pourrait évidemment penser que ce danger est encore très éloigné chez nous. « Mais ne nous leurrons pas, cette tendance sourde à inféoder l’université aux besoins de l’entreprise guette aussi nos institutions d’enseignement supérieur. Toute la communauté universitaire est d’ailleurs concernée. Les sciences exactes peinent aujourd’hui à trouver les financements suffisants pour soutenir la recherche fondamentale, parce que celle-ci est par définition en dehors de toute perspective claire de rentabilité immédiate. Ces difficultés frappent aussi les sciences humaines ; leur survie passerait de surcroît aux yeux de certains par une subordination au service de sciences jugées plus directement rentables », s’inquiète Jean Winand.

Pour cet égyptologue à la notoriété internationale, l’apport des sciences humaines dans la formation de citoyens responsables est irremplaçable. Acquisition de l’esprit critique, capacité de lire et de comprendre un texte complexe, confrontation d’opinions émises dans un contexte historique donné, accès direct aux sources écrites, iconographiques ou archéologiques d’une époque grâce à la connaissance des langues et des codes symboliques du passé, possibilité de déceler du sens dans un monde dont les codes apparaissent aujourd’hui comme terriblement brouillés, tout cela ne peut s’acquérir dans l’immédiateté, encore moins dans l’illusion que le savoir est au bout des doigts pianotant sur le clavier de l’ordinateur. En dépit de son utilité – réelle bien sûr –, internet, sans un écolage approprié, ne peut constituer une potion magique pour former un adulte libre et responsable digne de ce nom. « Supprimons les formations en sciences humaines et nous ne formerons plus que des techniciens, certes brillants et prêts à agir, mais incapables de réfléchir au-delà de la technique qui leur a été apprise. Comme on le voit, l’enjeu est la survie et le fonctionnement de la démocratie. »

UNE CONFÉRENCE MONDIALE AMBITIEUSE

SH02Il s’agit donc de remettre l’humain dans l’enseignement. Et tel est l’objet même de la Conférence mondiale des Humanités. La volonté de ce congrès scientifique est d’offrir le plus large espace possible à la réflexion et de montrer en quoi les Humanités sont essentielles pour affronter les défis auxquels la planète et ses habitants vont être confrontés au cours du XXIe siècle, de quoi doter aussi les jeunes générations d’une grille de lecture du monde. Il convient au plus vite de sortir ces Humanités de la marginalité où elles ont été progressivement cantonnées.

« À cette fin, la conférence a retenu cinq thèmes majeurs, lesquels s’inspirent tous peu ou prou de l’agenda de l’Unesco, notre partenaire, annonce le coprésident du Comité scientifique. En clair, cela donne ceci : le territoire, son aménagement et son environnement ; les migrations, et les identités culturelles ; la conservation et la protection du patrimoine, tant matériel qu’immatériel ; l’histoire, la mémoire et la politique ; la place des Humanités dans un monde qui change, notamment face à l’épreuve du numérique. Ce dernier thème constitue en quelque sorte la clé de voûte des pistes d’approche précédentes. »

La plupart des communications (450 à ce jour) sont regroupées au sein de symposiums, qui abordent chacun une question particulière à l’intérieur d’un thème. La conférence sera rythmée par l’intervention de personnalités marquantes lors des séances plénières (keynote speakers). Est également prévue la tenue d’un panel spécial où des ministres et des responsables d’organisations internationales de recherche seront invités à dessiner les contours d’une action possible, fécondée à leur façon par les sciences humaines. En marge du programme scientifique de la conférence, des orateurs “grand public” sont prévus en soirée, ainsi que des artistes. Par exemple, Jean-Michel Jarre, ambassadeur de bonne volonté auprès de l’Unesco, a fait part de son intention de participer à un débat. Toutes ces activités se tiendront dans l’hyper-centre (place du 20-Août et Espace Opéra).

Cette Conférence mondiale des Humanités, la première du genre, est une initiative de l’Unesco et du Conseil international de la Philosophie et des Sciences humaines (CIPSH). Et c’est l’ULg, la ville et la province de Liège – au sein d’une Fondation créée à cette fin – qui gèrent la logistique pour la mise en œuvre de cet événement. Le Comité scientifique, coprésidé par Jean Winand et le Pr Chao Gejin (président du CIPSH-Pékin), fixe, en concertation avec l’Unesco et le CIPSH, le programme des sessions thématiques, des forums et des keynote speakers. Pour sa part, Robert Halleux, ancien président du CHST à l’ULg, en assure le secrétariat général. La conférence a été placée sous la présidence de S.E.M. Adama Samassekou, ancien président du CIPSH et ancien ministre de l’Éducation du Mali, qui en a conçu l’idée originale.

L’HUMAIN AU CENTRE DES ÉTUDES

Quand on demande au Pr Jean Winand ce qu’il espère de cette conférence en termes de retombées concrètes, voire dans l’immédiat, il répond, enthousiaste et grave: « Dans un premier temps, pour ces journées du 6 au 12 août, on espère mobiliser les décideurs et les médias afin qu’ils prennent conscience de la nécessité de remettre les Humanités au centre des études et du débat public. Il y a urgence. Au nom du réalisme économique, les dirigeants font l’impasse sur tout ce qui aide à réfléchir sur la place de l’homme dans l’univers, sur ses racines historiques et culturelles. Il y a urgence, car l’ignorance gagne du terrain, l’ignorance qui a toujours été le prélude à l’asservissement des peuples et à la montée des dictatures. Un sursaut est donc indispensable. Il y va tout simplement de notre survie. »

Conférence mondiale des Humanités

Une coorganisation de l’Unesco, du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines (CIPSH), de la fondation “Conférence mondiale des Humanités Liège 2017” et de LiègeTogether, du 6 au 12 août.

* www.humanities2017.org/





Henri Deleersnijder
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