Octobre 2017 /267

Expert de l'avant

5 questions à Michel Serres

Après le succès de Petite Poucette, le philosophe et historien des sciences Michel Serres vient de publier C’était mieux avant*, en quelque sorte la suite des aventures de Petite Poucette. C’est sur ce thème qu’à l’invitation de la Maison des sciences de l’homme et de Liege Creative, il a prononcé une conférence dans le cadre de “Liège, tendances numéariques”. Rencontre avec quelqu’un qui se revendique expert de l’avant… puisqu’il y a vécu !

Le 15e jour du mois : Dans Petite Poucette, vous vous montrez très indulgent envers les jeunes d’aujourd’hui qui, dites-vous, doivent tout réinventer. Donc, aussi l’enseignement et particulièrement l’enseignement universitaire ?

Michel Serres : J’ai enseigné à peu près partout dans le monde, en Chine, aux États-Unis, en Afrique… J’ai constaté que tout le monde éprouve des difficultés de transmission. Cela provient d’un basculement culturel gigantesque, tel qu’on en a peu connu dans l’histoire. C’est une rupture qui pour moi est d’une ampleur comparable à celles qui se sont produites lors de l’invention de l’écriture, puis de l’imprimerie. Les jeunes d’aujourd’hui habitent le virtuel ; ils n’habitent plus le même espace que leurs aînés. Selon moi, un nouvel humain est né depuis les années 1970 sans qu’on s’en aperçoive. Nous nous posons donc tous la question de savoir comment, quoi et à qui enseigner.

J’estime cependant que le métier d’enseignant existera toujours, mais je suis incapable de prédire quelle forme il va prendre. Il y a eu des essais d’enseignement à distance, cela a été beaucoup à la mode, mais on est en train d’en revenir. On essaie d’autres formes mais on ne sait laquelle s’imposera. Mais le métier perdurera pour une raison simple : aujourd’hui, les jeunes ont un accès immédiat à l’information mais pas toujours à la connaissance. Et pour ouvrir cette porte, celle de la connaissance, il faut un enseignant capable d’expliquer l’information.

Le 15e jour : L’université d’aujourd’hui est-elle déjà morte, un peu comme ces étoiles qui continuent à briller mais dont on sait qu’elles sont éteintes depuis longtemps ? À quoi vont servir les universités de demain ?

M.S. : L’université a été inventée plusieurs fois : dans l’Antiquité, avec Platon et Socrate ; puis, au Moyen Âge avec le trivium – les trois arts libéraux : grammaire, rhétorique et dialectique – et l’université scholastique ; ensuite, à la Révolution française, puis en Allemagne à la fin du XIXe siècle. Donc, elle évoluera. Mais quand on vit un moment de transformation comme celui que nous vivons, s’il est bon d’être lucide sur ce qui se produit, il est très difficile de prévoir, d’anticiper, de prédire ce qui va se passer.

Cela dit, les trois révolutions que l’humanité a connues – la révolution de l’écrit, celle de l’imprimerie et celle du numérique – ont touché de façon fondamentale la mémoire. Avant l’écriture, il fallait retenir un enseignement oral. Avec l’écriture, vous n’avez pas besoin de mémoriser puisque votre écriture est votre mémoire. Avec l’imprimerie, les bibliothèques sont devenues des mémoires ; il fallait seulement savoir où trouver tel ouvrage, ce qui coûte moins cher en mémoire que de retenir son contenu. Aujourd’hui, cela même n’est plus nécessaire : un moteur de recherche se charge de localiser le savoir et de vous le délivrer. Nous sommes libérés du poids de la mémoire. Une partie de nos fonctions intellectuelles sont externalisées dans l’ordinateur. C’est un de ces progrès, parmi bien d’autres, qui me fait dire que, non, ce n’était pas mieux avant ! Avant l’ère du numérique, si je voulais consulter un ouvrage, il me fallait le localiser, téléphoner pour savoir s’il était disponible, le réserver pour une consultation à telle date, prendre le train, éventuellement loger sur place… pour peut-être m’entendre dire que, finalement, je ne pouvais pas consulter l’ouvrage ou me rendre compte qu’il n’était pas si intéressant qu’escompté ! Comment peut-on regretter ce temps ?

Le 15e jour : Dans Petite Poucette, vous écrivez : “Pour la première fois de l’histoire, on peut entendre la voix de tous.” N’y a-t-il pas un risque de cacophonie ?

M.S. : Avant, l’enseignant exigeait le silence pour transmettre son savoir. Aujourd’hui, il ne l’a plus, à quelque niveau que ce soit, de la maternelle à l’université. Et ce bruit rend inaudible la voix du livre. Pourquoi les élèves, les étudiants feraient-ils silence puisque tout ce savoir est déjà à leur disposition, accessible, documenté, expliqué ? Dans l’enseignement, la demande a pris le pas sur l’offre. Avant, il y avait une offre qui ne se souciait guère de la demande. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. Et je pense que c’est mieux ainsi.

J’aime bien l’histoire de Boucicaut, le fondateur du Bon Marché. Il a d’abord classé ses marchandises en rayons selon leur nature : vêtements, alimentation, etc. Puis, comme son chiffre d’affaires plafonnait, il a eu l’idée de tout bouleverser, de faire de son magasin un labyrinthe, obligeant la ménagère qui désirait acheter des poireaux à passer d’abord devant les soieries. Et son chiffre d’affaires a explosé. Je crois qu’il nous faut aussi bouleverser le classement des sciences, sortir du livre et lui préférer le labyrinthe des puces électroniques.

Le 15e jour : Vous n’avez vraiment aucun regret des décennies passées, les vôtres, finalement ?

M.S. : Le nouvel humain dont je parle dans mes deux ouvrages, c’est Petite Poucette ; et l’ancien, le grand-père, c’est moi. Ils sont très différents. L’un a vécu dans la guerre, l’autre vit dans la paix ; l’un sans communication, l’autre avec… Quand j’étais enfant, on m’a opéré des amygdales sans anesthésie ; ce matin, on m’a arraché une dent avec des précautions inouïes, je n’ai rien senti. C’était mieux avant… On souffrait beaucoup ! Avant, l’espérance de vie était de 40-50 ans ; aujourd’hui, elle est de 80 ans et j’en suis bénéficiaire. Avant, nous étions gouvernés par Mussolini, Hitler, Staline, Lénine, Mao, Pol Pot… Rien que des braves gens !
Le bombardement nocturne de Dresde a fait 120 000 morts ; il y en eut 45 millions pour la guerre. Aujourd’hui, j’éprouve beaucoup de pitié pour les victimes des attentats islamiques, mais ils font 15 ou 20 morts. Il n’y a pas photo. Dresde, ça n’existe plus. Depuis l’Europe, ça n’existe plus. Est-ce que vous nous voyez diligenter une tuerie comme celle de Dresde ? Il y a un progrès géant. Et pourtant tout le monde dit le contraire, prétend qu’on vit un moment terriblement dangereux, exposé. Ce n’est pas vrai.

Le 15e jour : C’est un pessimisme propre à l’Occident ?

M.S. : Je suis gascon ; mon grand-père parlait le patois et il disait : « Les riches, ils se plaignent d’aise. » Quand on est à l’aise, on se plaint toujours. Oui, on est en paix, oui on souffre moins, on mange mieux… donc on est tellement malheureux. Il faut dire aussi que les médias ne donnent que les mauvaises nouvelles. Tout le monde finit donc par être persuadé que nous vivons une époque terrible. Il y a quelques années, après la guerre, j’étais abonné à un grand journal parisien très sérieux que j’ai lu pendant 30 ans. Page après page, je lisais des critiques, je découvrais des événements dramatiques, des opinions sur des gouvernements qui prenaient de mauvaises décisions, etc. Et puis, au bout de 30 ans, je me suis aperçu qu’on disait partout qu’on venait de traverser les “trente glorieuses” ; pendant 30 ans, j’avais cru que c’était la catastrophe, alors qu’en fait je vivais 30 années formidables. Je ne m’en étais pas aperçu, on me disait le contraire. Je me suis désabonné du journal du jour au lendemain !

*Les deux ouvrages sont parus aux éditions Le Pommier, Paris, dans la collection “Manifeste”.

Henri Dupuis
Photo : John Foley OpaleLeemage
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