November 2017 /268

La fabrique des métropoles

Les 24 et 25 novembre prochains, l’université de Liège, en partenariat avec Urbagora, organise un colloque qui fera date. Intitulé “La fabrique des métropoles”, il s’inscrit dans une vaste réflexion sur l’avenir des villes et de leurs agglomérations. Il sera notamment question de nouvelles formes de gouvernance, plus adaptées aux enjeux économiques, sociaux et environnementaux actuels des régions urbaines.

LiegeGareIl y a 54 ans, la jeune Chambre économique organisait déjà le colloque “Liège en l’an 2000”. C’est dire si la question de l’avenir et du développement de la Cité ardente en tant que métropole régionale se pose depuis longtemps. Les solutions proposées différaient alors radicalement de celles qui sont envisagées aujourd’hui. Le Pr Jacques Teller, urbaniste et membre du comité d’organisation du colloque, nous le rappelle : « À l’époque, nous étions dans la foulée des grands travaux autoroutiers dans et autour de Liège. La ville s’interrogeait sur son avenir et sur son positionnement à l’échelle belge. Parmi les propositions, on trouvait par exemple le projet de transformation de la place Saint-Lambert en un nœud autoroutier qui devait reconnecter le cœur de la ville à sa périphérie. » Un projet qui n’aurait plus sa place aujourd’hui, à une époque où l’accent doit être mis sur la qualité de vie en zone urbaine. Tout en prenant en compte, cela va sans dire, la nécessité de dynamiser le tissu économique des grands centres urbains à l’heure de la révolution numérique. La ville doit redevenir attractive. Elle ne peut l’être qu’à travers une meilleure prise en compte des enjeux sociaux, techniques et environnementaux actuels.

FUIR LA VILLE?

Cependant, il est indispensable dans ce domaine de ne pas se limiter aux vœux pieux et de prendre à bras le corps ce défi de taille. En effet, n’oublions pas que, dans l’imaginaire collectif, la métropole renvoie souvent à l’idée de densité, de congestion et, par là, de nuisances et de pollution. Fuir la ville demeure encore bien souvent un réflexe pour ceux qui en ont les moyens. Afin de redorer leur blason, il n’est donc pas inutile de rappeler que les métropoles correspondent aujourd’hui à de grandes régions urbaines qui, grâce à leur démographie et à leurs fonctions, rayonnent sur une région et la connectent à l’international. Cette capacité dépend pour partie des acteurs territoriaux qui disposent de divers instruments pour renforcer les liens entre entités d’un territoire métropolitain. Leur mise en œuvre suppose de construire collectivement des objectifs partagés, afin d’influencer la trajectoire de la ville, que ce soit en tant que citoyen, élu, chercheur, responsable d’administration, etc. : c’est ce que nous appelons la fabrique des métropoles. Reprise du contexte français, cette notion a une consonance particulière à Liège puisqu’elle renvoie à l’histoire industrielle de la métropole.

SUPRA-COMMUNALITÉ

Le colloque se penchera tout naturellement sur la manière de renforcer l’attractivité des métropoles et sur les modes de gouvernance à envisager pour y parvenir. Parmi ceux-ci, on retrouve l’organisation en entités supra-municipales au travers de communautés urbaines. Ce modèle, déjà en place dans toutes les grandes villes françaises, suppose une collaboration active des élus locaux. Ceux-ci doivent en effet être disposés à déléguer une partie de leurs attributions. Il ne s’agit pas là d’une mince affaire, car les élus peuvent être réticents à accepter un tel rétrécissement de leur champ de compétences. Par ailleurs, la commune reste le premier échelon démocratique, celui auquel le citoyen s’identifie le plus facilement. Pourtant, il semble bien que la fédération d’entités communales au sein d’ensembles plus larges corresponde à un mouvement assez généralisé en Europe. « Les grands projets métropolitains sont toujours portés par des structures supra-communales, que ce soit par des communautés urbaines ou des partenariats associant des acteurs locaux et régionaux. Des compétences élargies en matière de stratégie urbaine leur ont été confiées. C’est là que se débattent aujourd’hui la politique et les orientations en matière d’infrastructures de mobilité, de grands équipements (sportifs, culturels, santé, etc.), mais aussi de localisation de nouveaux quartiers », explique Jacques Teller. À ce sujet, on notera que, pour Liège et sa région, un embryon de structure supra-communale a été mis en place depuis les années 2000 à travers la conférence des bourgmestres et échevins de l’agglomération. Cette structure, même si elle est dépourvue de moyens, a été dynamisée dans le cadre de la définition d’un schéma de développement pour l’arrondissement de la ville, adopté le mois dernier. Il concerne l’ensemble des communes de l’arrondissement et définit six “zones leviers” qui doivent attirer et focaliser des investissements et des projets de développement à l’échelle de la métropole. Pour que cela fonctionne, c’est toute une logique qu’il faut renverser. « Auparavant, poursuit Jacques Teller, nous étions dans une démarche plus déterministe, qui consistait d’abord à établir les montages institutionnels pour ensuite réfléchir aux projets à conduire et aux acteurs qu’il fallait soutenir pour réaliser ces projets. Aujourd’hui, on peut envisager, à l’inverse, de partir de projets partagés par plusieurs communes qui justifieront et faciliteront l’émergence d’une métropole. » Un peu sur le même modèle que la communauté urbaine de Nantes en France, qui s’est construite autour du projet fédérateur de l’île de Nantes. Il convient toutefois de rester prudent lorsque l’on essaye de transposer de telles pratiques d’une ville à l’autre. Plusieurs d’entre elles ont ainsi tenté de reproduire l’“effet Bilbao” en se dotant de prestigieuses infrastructures culturelles, sans réussir à générer le même succès urbain que la ville basque organisée autour de son célèbre musée Guggenheim.

L’AVENIR SERA URBAIN

Ce constat peut s’avérer quelque peu désarmant alors que les villes européennes partagent de nombreux enjeux. « Les défis urbains que connaissent beaucoup de métropoles résultent pour partie des évolutions technologiques, économiques, environnementales et sociales qui leur sont communes, précise Christophe Breuer, assistant au département de géographie et membre du comité d’organisation du colloque. À titre d’exemple, la banalisation de l’automobile à partir des années 1960 a permis aux citadins et aux entreprises de s’affranchir des transports en commun et de s’installer à la périphérie des villes. Cette périurbanisation a notamment entraîné une consommation accrue des espaces agricoles, une concurrence économique et commerciale entre le centre et la périphérie urbaine, une concentration de la précarité dans certains quartiers et des problèmes de mobilité dont chacun mesure l’ampleur au quotidien. On voit tout de suite l’intérêt qu’il y a à faire revenir les populations dans des communes comme Liège, qui ont continué à payer les charges de centralité alors que leurs revenus fiscaux sont sous pression. » Cependant, il ne sera pas possible de faire revenir des ménages sans une amélioration notable de la qualité de vie dans les centres urbains par le développement des transports en commun, l’aménagement d’espaces verts, une offre culturelle et des infrastructures de qualité. Il faudra également que l’offre de logements s’étoffe et gagne en qualité, sans que les populations précarisées ne soient rejetées des centres-villes par la gentrification. « Les stratégies pour répondre à ces défis invitent à réfléchir et à agir à une nouvelle échelle qui est celle de la région urbaine. Elles interrogent directement la capacité des acteurs urbains à construire ensemble un modèle de gouvernance pour agir concrètement sur leur territoire, sans oublier les réalités locales et les enjeux démocratiques. Au final, la ville qui réussit est celle qui arrive à mobiliser ses acteurs à la bonne échelle pour coupler durablement les développements sociaux, économiques, environnementaux et citoyens », conclut Christophe Breuer. Un défi de taille autour duquel se réuniront citoyens, chercheurs et politiques lors du colloque “La fabrique des métropoles”.

“La fabrique des métropoles”

Colloque, les 24 et 25 novembre, dans la salle académique de l’ULiège, place du 20-Août 7, 4000 Liège.

* informations et inscription (obligatoire) sur le site www.lafabriquedesmetropoles.be

Ariane Luppens
Photo : Christophe Breuer
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