December 2017 /269

Quelle écriture pour quelle justice?

Carte blanche à Jean-Marie Klinkenberg

La langue ne sert pas qu’à communiquer : c’est aussi un pouvoir (il n’est pas nécessaire de s’appeler Bouygues ou Trump pour le savoir : contrôler le verbe, c’est s’assurer la maitrise sur l’univers). Et c’est encore un instrument qui sert à catégoriser l’univers : si le langage exprime notre pensée, il modèle aussi celle-ci.

Les questions de langue ne sont donc pas des amusettes pour esthètes désœuvrés ou pour aimables scrabbleurs : elles peuvent traduire de violents rapports de force (une violence dont les victimes ne sont pas conscientes, le langage dans lequel elle advient étant réputé celui de tous).

C’est dans le cadre de ce travail quotidien contre la violence et l’exclusion qu’il faut replacer la guerre qui fait aujourd’hui rage sur le front de l’écriture dite inclusive. Et pour cela, il faut se rappeler que la lutte pour l’inclusion présente bien des facettes.
Une de celles-ci a sans nul doute été la féminisation des noms de métiers, grades et titres. En effet, l’utilisation de termes au masculin pour désigner les fonctions occulte le rôle, déjà limité, que les femmes jouent au sein du corps social. Car, contrairement à ce qu’énoncent doctement certains grands prêtres de la pureté langagière, les termes masculins ne sont pas “neutres” ; et les enquêtes sociolinguistiques démontrent qu’ils sont interprétés comme renvoyant préférentiellement à des hommes.

En outre, le genre hiérarchise : les fonctions prestigieuses ne se disaient naguère qu’au masculin (madame le directeur et madame le Recteur, mais institutrice et vendeuse…), et, chose établie également, de telles dénominations inhibent celles qui voudraient briguer ces fonctions.

On comprend donc que les États démocratiques aient voulu intervenir sur la terminologie dont ils ont la responsabilité, afin d’enrayer ces mécanismes d’exclusion. Pour la Francophonie, ce fut le cas du Québec qui, en 1979 déjà, prenait des mesures de féminisation. Il fut tôt suivi par certains cantons suisses, puis par la Belgique francophone, où un décret de 1993 impose la féminisation des titres à toutes les institutions publiques (dont notre Université, qui ne respecte pas toujours ce prescrit légal). Et en France, où bien des pesanteurs se font encore sentir, puissamment symbolisées par les oukases d’une Académie tardigrade, l’évolution est spectaculaire.

Inclure la moitié du monde, ce sera donc mobiliser systématiquement des termes au féminin lorsqu’il s’agit de désigner une femme ou un ensemble de femmes. Mais comment faire pour désigner équitablement des ensembles composés d’hommes et de femmes ? Les moyens qu’offre la langue ne manquent pas pour qui veut s’en saisir. Il peut par exemple recourir à des formulations neutres (l’équipe de la rédaction au lieu de les rédacteurs), et, dans certains cas clairs, il ne boudera pas l’emploi générique du genre non marqué. Les formes doubles (du genre les utilisatrices et les utilisateurs) désignent de manière plus explicite le caractère mixte de ces ensembles. Et il est des contextes où elles se recommandent particulièrement, comme les offres d’emploi et les appels à candidature. Mais elles encombrent rapidement la lecture, et on ne saurait donc les utiliser qu’avec circonspection.

En effet, l’objectif de justice poursuivi ici en faveur d’un groupe peut entrer en contradiction avec un autre objectif d’équité, dont le bénéficiaire est cette fois l’ensemble des citoyennes et citoyens : celui de ne faire circuler que des textes clairs, accessibles au plus grand nombre. Objectif qui implique d’alléger les contraintes formelles pesant sur le français écrit (celles de l’orthographe, par exemple). Or il est évident que les formes doubles abrégées (par un point médian, des crochets, des parenthèses…) complexifient davantage encore l’écriture et nuisent à l’appropriation des textes. On ne les utilisera donc que de manière parcimonieuse, et seulement dans des textes brefs ou schématiques, comme des tableaux.

Il faut donc, lorsqu’on pense à conjurer l’exclusion, mesurer la portée des moyens langagiers que l’on met en œuvre : certaines pratiques inclusives d’un certain point de vue peuvent être exclusives d’un autre.

KlinkenbergJeanMarieIl convient aussi de ne pas se focaliser sur les faits de langue. Si l’égalité grammaticale visée par l’écriture inclusive devait n’être qu’un paravent, une astuce jouant du symbolique pour laisser perdurer les inégalités salariales ou sociales en les masquant, cette mesure serait plus qu’une mauvaise farce : ce serait une hypocrisie et une imposture. Or l’écart des rémunérations entre hommes et femmes reste spectaculaire. Au sein de l’UE, en 2014, les femmes gagnaient en moyenne 16,4 % de moins que les hommes (une différence plus importante encore – elle passe de 10 à 23 % en Belgique – si l’on tient compte de la répartition inégale de la durée des carrières).

Le combat langagier n’est donc qu’un paragraphe d’un long texte dont on ne voit pas la fin : le grand livre des luttes pour la justice. Un paragraphe modeste. Mais quand on sait le rôle que jouent les représentations lorsqu’il s’agit des rapports sociaux, on se convainc que, modeste, ce paragraphe est indispensable.

Jean-Marie Klinkenberg
professeur émérite de la faculté de Philosophie et Lettres, membre de l’Académie royale de Belgique

Dernière publication sur le dossier en cause : La langue dans la Cité, Les impressions nouvelles, Bruxelles, 2016 (prix du livre politique 2016).

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