Avril 2010 /193

Le tournant des années 1970

Une décennie révolutionnaire retracée dans un ouvrage collectif

GroupeMuNancy Delhalle, Jacques Dubois et Jean-Marie Klinkenberg, trois romanistes de l’université de Liège, se sont associés pour rédiger et coordonner un ouvrage sur Liège dans les années 1970*, en “connaisseurs” puisque deux d’entre eux ont été des acteurs de l’effervescence de cette époque. Est-ce pour autant une énumération scientifique des activités et des pratiques culturelles de la période envisagée ? Sûrement pas. L’intention commune des auteurs est bien plutôt de dégager des tendances et d’analyser un mouvement d’ensemble.

Sur fond de dépression économique

L’époque et le bouillonnement intellectuel et artistique liégeois que décrit l’ouvrage a pour arrière-fond une crise économique et sociale qui touche tout le bassin industriel. Le déclin inexorable de la sidérurgie est en marche, l’heure de la fin de la prospérité de la région a sonné, la dépression fait sentir ses effets. C’est sur fond de misère sociale que s’est mis en place à Liège un principe d’“espérance folle” et de foi dans la solidarité entre les intellectuels, les artistes et les travailleurs. L’ouvrage publie un tableau récapitulatif de tous les conflits sociaux qui émaillent la décennie, lesquels se sont accompagnés de pratiques autogestionnaires mais aussi de créations musicales, théâtrales et artistiques au sens large. Les Fonderies Mangé, les Capsuleries de Chaudfontaine, le Val Saint-Lambert, le Grand Bazar, Martin-Frères, Burroughs, Valfil, tant d’autres combats résonnent encore dans les mémoires par les chansons, les créations audiovisuelles et théâtrales qui les ont accompagnés, illustrés et immortalisés. Partout a résonné à cette époque, de Seraing à Herstal en passant par Chênée, le mot d’ordre de mener autrement la lutte des classes, notamment en associant le projet autogestionnaire sur une stratégie de médiatisation, comme l’a fait l’emblématique conflit social de Lip en France.

Le cinéma, avec les Frères Dardenne et Jacques-Louis Nyst parmi d’autres, la vidéo, conçue comme une télé-guérilla – dont émergera ce que l’on appellera à Liège la génération vidéo – composée d’artistes, de journalistes, de travailleurs sociaux, de syndicalistes, mais aussi Canal Emploi et les Grignoux sont nés de ces mouvements. Dans la même foulée, quoique dans un autre registre, Jacques Lizène, Jacques Charlier, Jean-Jacques Andrien, Thierry Michel, bien d’autres vidéastes et cinéastes se retrouveront à la galerie Yellow Now animée par Guy Jungblut en Roture. Ces explorateurs, ces inventeurs ont prouvé que l’art vidéo pouvait être intégré à l’art mais surtout le bouleverser. Ils ont ouvert la porte à une liberté de filmer qui n’existait pas avant eux.

C’est aussi à cette époque que Robert Stéphane, l’“ingénieur de la communication”, jouera un rôle essentiel dans le déploiement médiatique liégeois. Passionné de technologie, il fera de Liège un centre de modernité multiforme de réputation internationale. « On se servait de la radio-télévision comme d’un élément de stimulation et pas seulement de reflet », aime-t-il à dire. Se réclamant des thèses d’Edgar Morin et de Jacques Attali, ce sociologue de formation entend coller à son temps et le devancer. En 1966, il crée Radio Télévision Culture, station locale câblée. Dix ans plus tard, il devient le directeur du Centre de Liège de la RTB, qu’il fait inaugurer en 1976, et qui très vite va exploser en pôle rayonnant au cœur de la ville et de la région et devenir un centre de référence européen dans le domaine de l’innovation audiovisuelle et de la démocratisation culturelle. Aucun thème du moment n’échappera à l’équipe jeune et effervescente qui y faisait ses débuts : féminisme, contestation étudiante, affirmation fédéraliste, écologie politique naissante, autogestion, etc. L’émission Contraste incarne bien cet esprit prospectif en déclinant les thèmes les plus pointus de l’actualité. Arte s’en inspire aujourd’hui pour ses soirées thématiques.

Le mai 68 liégeois

Alors que l’année 1968 verra une contestation étudiante gagner toute l’Europe, Liège démarrera un peu plus tard, mais avec force. Tandis que l’UCL se débat dans des conflits communautaires extrêmes, que l’ULB s’est déclarée “Université ouverte”, le conseil d’administration de l’ULg propose à ses étudiants une participation à ses débats sous la forme d’un “conseil consultatif”. Les étudiants refusent et exigent un véritable contrôle étudiant sur l’Institution. Le fossé entre les autorités académiques et les étudiants se creuse.

ProfesseursAu début d’octobre 1968, on assiste à un boycott de la rentrée académique lors d’un meeting – interdit par le Recteur – organisé par l’UG et auquel assisteront 2000 étudiants. Le syndicat liégeois des étudiants FGTB, mené par Luc Toussaint, relaie le mouvement et édite le 22 octobre une édition pirate de La Meuse intitulé La Gueuse. Pendant l’automne et au-delà se succéderont assemblées générales et occupations des locaux de même que plusieurs grèves, suivies à 80% ! Dans les manifs et les assemblées, on chante les airs du moment (surtout ceux de Bob Dylan) et des graffitis fleurissent les amphis et les couloirs de l’Université. Le “joli mai” liégeois est à son comble.

Au printemps 1969, les actions reprennent de plus belle, avec cette fois l’occupation de la salle académique. L’agitation étudiante est ravivée par l’attitude intransigeante du recteur Dubuisson (surnommé “le Tsar Tilman”). En février, l’occupation de la salle est permanente et elle devient le lieu de débats, de spectacles, de réalisation d’affiches et de tracts. Le 25 février, le Recteur cède enfin sur la revendication de participation et de gestion des étudiants dans la vie de l’Institution et la salle académique est rendue aux autorités.

A l’intérieur des facultés de Sciences humaines, on finira par obtenir la fin des cours ex cathedra et l’ouverture du débat sur les modalités et les contenus de l’enseignement avec les professeurs. Parallèlement, des affirmations politiques à caractère radical, inspirées essentiellement par Pierre Bourdieu, Jacques Lacan et Louis Althusser, ont porté haut l’espérance, même si ce fut de manière éphémère. Danielle Bajomée en conclura : « Grâce à ce séisme, les rapports entre désir et pouvoir, le statut des femmes, les hiérarchies sociales, l’altermondialisme sont devenus objets d’un incessant questionnement, à Liège comme ailleurs mais à Liège autrement qu’ailleurs. »

Savoirs et contre-pouvoirs

C’est à la fin des années 1960 que le mot “culture” cessera de renvoyer uniquement à la peinture, la musique, la littérature pour se comprendre dans son sens anthropologique d’être au monde de manière spécifique, de se situer et d’agir dans son environnement. Le Manifeste pour la culture wallonne de 1983 s’inscrit dans le droit fil de cette conception. Il nourrira aussi les soubresauts qui ont affecté les institutions universitaires et ont été créateurs de relations inédites entre enseignants (“encadrants”) et étudiants.

Ce climat nouveau et ouvert allait susciter une mobilisation sur des thèmes jusqu’alors absents des sciences humaines. Le cours de sociologie de la littérature prodigué par Jacques Dubois au début des années 70 fut l’un de ces creusets. On y débat des écrits d’Althusser, de Macherey, de Poulantzas et naturellement de Bourdieu. Ce cours sera la base de ce qui deviendra l’école liégeoise de sociologie de la littérature. Avec Paul Minon et Pierre de Visscher, la sociologie et la psychologie sociale s’ouvrent sur le monde, plus seulement comme un objet d’étude mais comme un terrain d’intervention. Ces professeurs s’impliqueront d’ailleurs dans la création de Canal Emploi. L’initiative liégeoise la plus déterminante fut cependant le Groupe µ, une équipe interdisciplinaire inspirée du structuralisme qui vit le jour en 1967. Dans une démarche collective, elle publia en 1970 Rhétorique générale, élaboré dans le feu et la joie des novateurs, livre qui deviendra rapidement une référence internationale en sémiotique.

La huitième section

Mais l’époque est aussi celle de la création d’institutions nouvelles au sein de l’Université. En 1972, on met sur les fonts baptismaux la “section des arts et techniques de la parole” qui ouvre l’enseignement au cinéma, à la radio et à la presse. Sans objectifs clairs, bricolée  et caractérisée par un flou disciplinaire et thématique, rebaptisée à plusieurs reprises, la “huitième section” finit par trouver son rythme en comptant sur l’énergie de ses promoteurs – Jacques Dubois, Philippe Minguet, René Hainaut, Robert Halleux et Raymond Alexis – et sur un public assoiffé de cette nouveauté. Comme ce n’était qu’un enseignement de licence, le public venait de partout, y compris de milieux non-universitaires et l’on assista pendant les premières années de son existence à un brassage joyeux et créatif.
 
Jean-Marie Klinkenberg évoque la fin de l’euphorie : « Les conséquences du choc pétrolier de 1973 commencent à se manifester à la fin de la décennie. L’optimisme s’estompe, la légèreté et l’insouciance s’effacent devant la gravité. Le narcissisme s’élabore.» L’éphémère et luxueuse revue de création Carré Magazine, qui paraît en 1981 et 1982 et qui se profile d’emblée en objet de collection, témoigne de l’esthétisation donc de l’anesthésie d’un mouvement libertaire. Son troisième et dernier numéro était intitulé “Quand tout ne serait plus qu’une ville”. Et le Pr Klinkenberg de conclure : « La question posée dans les années 1970 reste d’actualité : la culture est-elle toute dans la Cité ? »

Christine Donjean
Photo : Claudine Dombret


Le tournant des années 1970 - Liège en effervescence.
Les Impressions nouvelles, Bruxelles, mars 2010.
Ouvrage collectif publié sous la direction de Nancy Delhalle et de Jacques Dubois avec la collaboration de Jean-Marie Klinkenberg et les contributions de Danielle Bajomée, Julie Bawin, Jean-Pierre Bertrand, Ludo Bettens, Pascal Durand, Michel Fourgon, Pierre Frankignoulle, Eric Geerkens, Geoffrey Geuens, Tanguy Habrand, Françoise Lempereur, Marc-Emmanuel Mélon, Philippe Schoonbrood, Laura Van Brabant.

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