Septembre 2013 /226
Libre d’écrireLa rentrée académique célèbre la liberté d'expression
Investigation : liberté d’inquiéterAu moment de rédiger cet article, la famille Graham, aux Etats-Unis, vendait son titre emblématique The Washington Post à Jeff Bezos, fondateur et dirigeant d’Amazon.com, sans expérience en matière de gestion d’un quotidien de référence. Sur Twitter, un éditorialiste du New York Times écrivait à ce propos : « Incroyable qu’aujourd’hui, une start-up vieille de deux ans se vende pour un milliard de dollars, mais qu’un journal vieux de 135 ans ne soit vendu que pour 250 millions. » Le même jour, Lalibre.be reprenait, en français et sans valeur ajoutée par rapport au texte original, un article de Slate.fr paru un mois plus tôt – en juillet – et constituant lui-même une traduction d’un article de Slate.com paru en juin. Recyclage. Le même jour encore, un article publié par The Guardian et traduit par Le Nouvel Obs était largement partagé sur Facebook. Rédigé par Francesca Borri, correspondante de guerre en Syrie, il abîmait « l’image romantique du reporter freelance ». Borri se désolait de son rédac’ chef au moment de lui proposer un sujet sur les groupes islamistes en Syrie : « Qu’est-ce que c’est que ça ? 6000 mots et personne ne meurt ? » Plus loin, elle relatait : « Que vous écriviez d’Alep ou de Gaza ou de Rome, les rédacteurs en chef ne voient pas la différence. Vous êtes payé pareil : 70 dollars par article. Même dans des endroits comme la Syrie, où (…) dormir dans une base rebelle, sous les obus de mortier, sur un matelas posé à même le sol, avec cette eau jaune qui m’a donné la typhoïde, coûte 50 dollars par nuit ; une voiture coûte 250 dollars par jour. »
Ancien grand reporter au service international du Soir, Alain Lallemand confirme : même si le journalisme d’investigation continue d’être poussé par quelques individualités, les pays francophones, autant que les Etats-Unis, connaissent un « problème culturel du statut de l’investigation. Dans des réactions mourantes, c’est peu dire que nous n’en faisons plus assez. Dans le même temps, certains pays émergents et pays pauvres pratiquent, eux, le journalisme d’investigation coûte que coûte. Parce que celui-ci est une condition de la liberté d’expression. » Faut-il céder au pessimisme ? Pas totalement. « On assiste à des sursauts intéressants, reprend Marc Vanesse. En France comme en Belgique, certaines publications, numériques comme Mediapart de l’ancien directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel, ou Apache, initié en Belgique, certains magazines papier comme XXI, imaginé par Patrick de Saint-Exupéry. » Parmi ces sursauts, il y a aussi l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ), créé à Washington dans les années 90 parce que les quotidiens ne parvenaient plus à dégager de marges suffisantes en faveur du journalisme d’investigation. « En 2011, je cherchais à enquêter sur les flux d’héroïne entre l’Afghanistan et la Belgique, se souvient Alain Lallemand. Lançant un appel à collaborateurs via l’ICIJ, j’ai ainsi travaillé avec une journaliste française installée à Istanbul, un journaliste afghan basé à Kaboul, une équipe de Serbes et de Bosniaques, etc. Nous avons constitué un projet d’investigation véritablement global, autrement impayable. » Mais de nuancer : « Cela ne veut pas dire que ces collaborations transfrontières sont devenues le seul moyen de faire de l’investigation. Quand un journal n’a plus beaucoup de budget, il tend à se recentrer sur son territoire national et se souvient que l’objet premier du journalisme est d’enquêter. C’est fondamental si l’on est convaincu que l’investigation est un contrepouvoir. Ceci implique de se défaire d’une certaine perception du journalisme d’investigation comme une profession permettant de bien gagner sa vie. C’est, au contraire, forcément un métier de combat. Un métier de gagne-petit, d’artisan. Un métier profondément intellectuel. Un métier de dénonciation. » Open Access : liberté d’être entendu
A l’ULg, l’Open Access se cristallise surtout dans le portail Orbi, pas plus lourd que 10 GB de données mais qui recense aujourd’hui un peu plus de 98 000 références dont plus de 60% sont associées à un texte intégral. Un succès qui a fait des émules et valu à l’ULg une visibilité internationale « inattendue ». Pour Paul Thirion, la communication scientifique serait actuellement engagée dans un tournant majeur, tracé par l’Open Access et plus largement par l’internet. D’abord, parce que l’Open Access rompt le « système perverti » de publication dans des revues à haut facteur d’impact. « La recherche est actuellement tyrannisée par le facteur d’impact, c’est-à-dire la mesure de la visibilité d’une revue scientifique (le nombre moyen de citations pour chaque article publié dans ce journal). On n’a plus d’yeux que pour les revues à haut facteur d’impact et on redouble d’efforts pour faire grossir ce chiffre autant que possible, fût-ce artificiellement. C’est d’autant plus dérangeant que la notoriété supposée d’un périodique est rapidement devenue synonyme de qualité de ce périodique et, partant, de la qualité des auteurs qui y publient et des institutions auxquelles ceux-ci appartiennent. Or, à l’ère de l’Open Access, cette configuration éclate : les citations, désormais attachées à l’article lui-même indépendamment des revues, ne sont plus conditionnées par la possibilité de s’abonner à celles-ci. Chacun – chercheur d’une institution ayant ou non les moyens ou simple citoyen – a la possibilité de découvrir ces publications scientifiques. Sous ce régime, il est donc possible de faire sortir du lot des publications qui n’étaient pas forcément publiées dans des revues à haut facteur d’impact. Ceci sera notamment apprécié en sciences humaines, caractérisées par une certaine dispersion de publications à diffusion très limitée. L’Open Access donne une visibilité sans commune mesure à ces publications. La liberté d’expression, c’est cela aussi : pouvoir choisir le canal par lequel on communique.» A un second niveau, explique Paul Thirion, la communication scientifique est bousculée par la question de l’Open Data, à savoir le libre accès aux données de recherches par d’autres chercheurs que ceux qui les ont générées. « Cette discussion prend beaucoup d’ampleur, en particulier en sciences sociales. Il y a des réticences : faut-il ouvrir ces données au secteur privé ? Quid aussi de l’éthique lorsque l’on travaille avec de l’humain ? Etc. La prudence reste de mise, mais je suis convaincu que nous allons résolument vers une “Open Science”.»
Patrick Camal
Photo : Amnesty International Belgique Francophone Sur le m�me sujet :
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