Mars 2010 /192
Au cœur du langageJean-Marie Klinkenberg ausculte les cultures francophones
Jean-Marie Klinkenberg : L'initiative de cette publication revient aux membres de mon équipe, présents et anciens, qui m'ont par ailleurs honoré en mettant sur pied le colloque international "Valeur et Variation" des 4 et 5 mars derniers. Quant au titre du livre lui-même, sous-titré Fragments d'une histoire sociale de la littérature francophone en Belgique, il fait allusion au modèle gravitationnel que je propose pour rendre compte de la façon dont fonctionnent les littératures francophones, la belge étant la plus septentrionale. Les termes "centripète" et "centrifuge" permettent de caractériser le rapport de l'ensemble littéraire belge à la sphère française : le premier s'applique à la force exercée sur lui par Paris, qui reste l'élément structurant de tout le système; le second désigne les forces ou attitudes qui l'en tiennent éloigné. Et je démontre que ce modèle vaut aussi pour les littératures suisse et québécoise. Le 15e jour : Depuis la naissance de la Belgique, en ce qui concerne ce pôle parisien, est-ce la tendance au rapprochement ou plutôt au détachement qui a prévalu ? J.-M. K. : Les deux ont existé. Avant 1920, et singulièrement dès la période de 1830 à 1839 où la nation se constitue, l'"âme belge" - expression des intérêts de la classe bourgeoise d'alors - prend forme et le "mythe nordique" se forge. Pensons à l'œuvre d'un Maeterlinck ou à celle d'un Rodenbach, certes écrites en français mais dont la dimension flamande a permis de vendre l'édifice Belgique à Paris : à sa manière, Le Plat Pays de Jacques Brel se place dans cette lignée. De 1920 à 1970 environ, à la suite de certaines mutations sociales, les contenus belges sont stigmatisés et tous les regards se tournent résolument vers l'Hexagone. Michaux, par exemple, gommera jusqu'à sa mort ses origines namuroises.
Le 15e jour : Mais votre champ de recherches ne s'est pas limité à l'histoire sociale de la littérature francophone en Belgique... J.-M. K. : En effet, j'ai exploré des domaines aussi variés que la rhétorique, la linguistique générale, la politique linguistique et culturelle de la francophonie et, bien sûr, la sémiotique, particulièrement visuelle (car l'image est un langage, d'où la nécessité d'en élaborer la grammaire). La sémiotique, ou science du sens... "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?", se demandait Leibniz. Questionnement que j'ai fait mien : "Pourquoi y a-t-il du sens plutôt que rien ?" C'est sans doute cette quête du sens qui fonde l'unité des thématiques qui m'ont préoccupées au long de ma carrière. Mais cette position de scientifique, j'ai toujours essayé de l'articuler avec celle de citoyen, conscient de ce que la langue peut être à la fois un instrument de domination ou de libération. A mes yeux, la politique de la langue est donc un secteur de la politique sociale. En tant que président du Conseil de la langue française, je veille notamment - en collaboration avec les représentants de la France, du Québec, de la Suisse et de la Communauté française de Belgique - à la lisibilité des communications publiques (cf. la déclaration d'impôts) et privées (cf. le jargon des banques). Des recommandations sont ainsi faites aux divers gouvernements. Lourde tâche, à vrai dire... Propos recueillis par Henri Deleersnijder
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